Carré Lépine : un « marché ouvert de la drogue »? | 24 août 2022 | Article par Suzie Genest

Crédit photo: Suzie Genest

Carré Lépine : un « marché ouvert de la drogue »?

Et si on n’abordait pas l’enjeu du Carré Lépine à travers le bon prisme? Plutôt que de l’itinérance, les problématiques y proviendraient d'un phénomène de « marché ouvert de la drogue », dit le conseil de quartier de Saint-Roch. Il a adopté mardi soir une résolution pour demander à la Ville de Québec d’agir conséquemment.

Un groupe de travail du conseil de quartier s’est documenté sur des situations similaires dans d'autres villes. Une étude de 2014¹ intitulée Open drug scenes: responses of five European cities a retenu son attention. Elle se penche sur cinq villes européennes : Amsterdam, Frankfurt, Vienne, Zürich et Lisbonne.

Les auteurs y ont noté un phénomène commun d’open drug scene : un marché ouvert de la drogue. On se trouve en présence d’un tel phénomène lorsque consommation et transactions de drogues se déroulent ouvertement dans un espace public.

Selon le résumé du président du conseil de quartier de Saint-Roch, Louis H. Campagna, les cinq villes ont pu « fermer les scènes de drogue ouvertes ». Elles ont eu recours à une combinaison de mesures. Celles-ci incluent prévention, répression, réduction des méfaits, services pour le traitement et le maintien accessibles à bas seuil. Ces villes ont aussi développé des systèmes de coopération entre les services sociaux et de santé et les services policiers. Les mesures suivaient les recommandations et stratégies contenues dans une précédente étude de 1995 ².

Sortir du « débat stérile »

Dans les cinq villes européennes étudiées, la drogue en circulation était l’héroïne, a noté M. Campagna. Il y aurait lieu d’adapter les mesures aux substances en circulation au Carré Lépine, précise-t-il. Cela mis à part, quels constats généraux ressortent de l’étude? « Premièrement, c’est de reconnaître que ce n’est pas un problème fondamentalement d’itinérance », a-t-il indiqué mardi en assemblée. Il a poursuivi :

« C’est important de ne plus rester dans cette espèce de régime contentieux-là, entre ceux pour qui tout doit être donné mais rien ne peut être exigé, dans les situations de open drug scenes, versus les gens qui voudraient avoir des mesure extra-répressives, qui ne considèrent pas l’humanité et les besoins de ces citoyens-là, ce sont des citoyens. (…)

Publicité

Pour avancer, on ne peut plus rester dans cette situation contentieuse-là, où on dit qu’il y a des gens qui sont vulnérables et des gens qui sont privilégiés, et ils sont en opposition. Les cinq villes ont vécu la même affaire, ont eu ce genre de débat stérile-là. C’est à partir du moment où on sort de ce débat stérile-là qu’on est capables d’avancer. C’est ça la leçon qui ressort des cinq villes européennes. »

Par sa résolution, le conseil de quartier de Saint-Roch veut « prendre position politiquement ». Il adressera une lettre formelle au conseil municipal, citant l’étude de 2014. Il souhaite que le conseil municipal et le maire s'adressent aux « instances découlant du gouvernement du Québec, et notamment, le CIUSSS de la Capitale-Nationale, afin que les orientations appropriées soient mises en oeuvre et les ressources suffisantes obtenues par les instances concernées afin de mitiger efficacement le phénomène des "scènes ouvertes de la drogue" ».

Le conseil de quartier demande aussi à la Ville de se procurer l’étude de 1995, afin qu'on puisse se nourrir des mesures et stratégies qui y sont recommandées.

« Enfin une proposition axée sur le comportement »

Présent à l’assemblée sur Zoom mardi, le directeur général de Lauberivière Éric Boulay a salué l’approche du conseil de quartier.

« On a enfin une proposition qui est axée sur le comportement des gens et pas contre les personnes. (…)

Encore hier, je suis allé me faire couper les cheveux un peu plus loin et c’était tranquille. Je suis arrivé à 100 mètres de Lauberivière et c’était Tchernobyl autour de Lauberivière. Je me disais : mon dieu, de quoi on a l’air. (…) Anciennement, j’avais des gens qui venaient au centre de jour jouer aux cartes, on créait des liens, on sortait des gens de la rue. Maintenant, j’ai même des gens qui ne viennent pas parce qu’ils sont craintifs de venir chercher de l’aide. (…)

Les gens qui sont vulnérables chez nous attirent d’autres personnes, qui vendent de la drogue, qui ne sont pas nos clients. On n’est pas d’accord avec ça, et j’ai l’impression qu’on est pognés tous seuls avec ce problème-là. »

« On joue à la police en-dehors des murs sans avoir d’effectifs, sans avoir les ressources pour le faire », a-t-il aussi dit.

M. Boulay a aussi souligné que la couverture médiatique des problématiques du Carré Lépine avait contribué à la polarisation.

« Depuis le début de la crise, je le dis à tout le monde, je suis à la défense des citoyens dans le Carré Lépine. Les journalistes essayent de nous mettre en dyade, gauche-droite, intolérants-tolérants, alors que c’est n’importe quoi. »

NDLR : L'auteure/autrice de cet article réside dans la même coopérative que Louis H. Campagna, au pourtour du Carré Lépine.

¹ Waal, H., Clausen, T., Gjersing, L. et al. (2014). BMC Public Health 14, 853 (2014). https://doi.org/10.1186/1471-2458-14-853
² Bless R, Korf DJ, Freeman M: Open Drug Scenes: A Cross-National Comparison and Urban Strategies. Eur Addict Res. 1995, 1: 128-138. 10.1159/000259053. [Résumé]

Lire aussi :

La Maison de Lauberivière : visite guidée

Cohabitation dans Saint-Roch : « Les organismes communautaires font partie de la solution »

En savoir plus sur...