Saint-Roch dans les années 1980 : Grande Place et controverse | 14 novembre 2021 | Article par Jean Cazes

La maquette du projet de la Grande Place en juin 1988.

Crédit photo: Jean Cazes

Saint-Roch dans les années 1980 : Grande Place et controverse

La série Saint-Roch dans les années 1980 vous propose une incursion dans les souvenirs du quartier Saint-Roch à travers des archives photographiques et mémoires de sources précieuses. On revisite aujourd'hui le principal enjeu électoral municipal de son époque dans les quartiers centraux : la Grande Place. Un développement immobilier qui incluait même... un métro!

Publicité

Les deux photos du projet du promoteur Citicop figurant dans le présent article proviennent de la collection personnelle de l'auteur. Cette maquette a été présentée sous une tente sur le vaste terrain vague qui allait accueillir au final le Jardin Saint-Roch. On a rebaptisé ce legs du maire Jean-Paul L'Allier en son honneur en 2017.

Le projet de Grande Place incluait deux tours à bureau de 25 étages, un centre commercial, deux hôtels, 350 condos de luxe. Il prévoyait 2600 places de stationnement, de même que l'élargissement de la rue Saint-Vallier. On évaluait le projet à plus de 300 M $.

On a assisté à bien des discussions et des résistances autour de cette Grande Place, à la fin des années 80 et au début des années 90. Voilà qui n'est pas sans rappeler les projets du tramway et du troisième lien, qui ont marqué la dernière course électorale à Québec...

Le texte qui suit résume la genèse et la mise au rancard de cet ambitieux projet d'urbanisme. Il est principalement alimenté par le dossier La Grande Place de l'incontournable site Saint-Roch, une histoire populaire.

Un espace de développement commercial pour relancer l’économie

Vue aérienne de Saint-Roch dans les années 1970.
Vue aérienne tirée de Saint-Roch, une histoire populaire,

Lancée vers 1970, la vision d'une « cité administrative en béton » en plein cœur de Saint-Roch a cheminé dans un secteur résidentiel localisé entre le boulevard Charest et la côte d’Abraham. Cette zone de l'Aire 10 incluait le quartier chinois. Objectifs poursuivis par la Ville de Québec? « Créer un espace de développement commercial pour relancer l’économie déclinante du quartier et empêcher la fermeture des grands magasins de la rue Saint-Joseph. »

Pendant 18 ans, « 1000 personnes sont expropriées et 200 bâtiments démolis » dans ce quartier de gens plutôt âgés et sous-scolarisés par rapport au reste de la ville. « Le secteur devient un immense terrain vague utilisé comme stationnement ». Gilles Simard en dépeint notamment les conséquences sociales dans son récit Basse-Ville blues.

Déficit d'acceptabilité sociale

Esquisse du futur projet de Grande Place en 1986
Cette première esquisse du futur projet de Grande Place est tirée d'un rapport commandé par la Ville de Québec à l'époque de la signature d'intention entre la Ville et Citicom en 1986.

Dans les tentatives de revitalisation de Saint-Roch, « on commence à attirer un nouveau genre de commerces, celui des boutiques de mode et des boutiques “chics” ». Pavée de bonnes intentions, la construction de la bibliothèque Gabrielle-Roy s'étire de 1980 à 1983 sous le règne du maire Jean Pelletier. Mais les affaires du mail Saint-Roch ne cessent de décliner...

« Le projet de Grande Place semble tombé dans les limbes. Pourtant, en septembre 1986, coup de théâtre. Le maire Jean Pelletier signe un protocole d’intention avec la compagnie torontoise Citicom. Il procède sans appels d’offres, ni études [...]. La compagnie d’assurance la Laurentienne et le promoteur Laurent Gagnon s’associent. »

Dans le coin gauche de l'esquisse du haut, on remarque une « volonté » de conservation et d'intégration des immeubles de la côte d'Abraham. Depuis 1994, la Coopérative Méduse. les occupe. Il faut savoir qu'à l'origine, le projet de Grande Place comprenait aussi la démolition de ces maisons. Celle-ci aurait été évité grâce à une riposte citoyenne chapeautée par le Comité de sauvegarde de la côte d’Abraham, fondé en novembre 1986.

La question de la mixité s'est s'ajoutée, avec l'intervention du CLSC basse-ville. Il a recommandé « 50 % de logement social dans les prochaines constructions ».

Maquette du projet de Grande Place
La maquette du projet de Grande Place, avec ses quelque 2,5 millions de pieds carrés. Sur la gauche, la côte d'Abraham.
Crédit photo: Jean Cazes

Ce qui dérangeait aussi beaucoup était la densité et la hauteur des bâtiments à construire. De plus, prérequis des promoteurs, le projet comprenait un réseau de métro de 10 kilomètres avec 10 stations. Au coût de 200 M $, ce dernier devait être financé par les gouvernements. En outre, « une autoroute souterraine reliant Dufferin et le boulevard Langelier de 50 M $ » devait aussi être payée par l’État...

Un projet revu à la baisse sous la pression populaire

Maquette du projet alternatif à la Grande Place
La proposition du Comité de sauvegarde de la Côte d’Abraham. Elle incluait aussi un centre commercial, des espaces de verdure, un lieu communautaire et un centre sportif. Source : Saint-Roch, une histoire populaire.

« En mai 1988, le Comité de sauvegarde de la Côte d’Abraham propose un contre-projet à dimension humaine. » La maquette ci-haut réalisée par feu Marc Boutin illustrait un projet de 100 M$. Il comportait surtout 338 logements pour une hauteur maximale de neuf étages et la restauration des bâtiments existants.

Le deuxième projet de Citicom. Source : Noppen et Morisset, L’architecture de Saint-Roch.

Une seconde version, plus modeste, de la Grande Place, a été rendue publique quelques semaines plus tard. « Son look est aussi changé : de tours en bétons brutalistes, on passe au style Château Frontenac. Des passerelles piétonnes sont ajoutées pour accéder au mail Saint-Roch. »

À l'automne, « l’opposition à la Grande Place prend de l’ampleur de façon exponentielle ». La Coalition contre la Grande-Place est lancée et l'Ordre des architectes, entre autres, se mêle au débat. En 1989, à quelques mois des élections, la Ville signe tout de même un protocole d’entente avec Citicom...

« Le Rassemblement populaire, formé par des gens impliqués dans les luttes des quartiers centraux, s’oppose à la Grande Place. Le RasPop fera de ce projet insensé le symbole d'une administration vouée aux intérêts des gros promoteurs privés. Le parti propose une maquette alternative intitulée Perspective Espace Saint-Roch. Réjean Lemoine rejoint le parti et lance sa candidature le 5 juin 1989. »

La Grande Place se retrouve ainsi au centre de la campagne électorale de 1989. Déjouant les sondages qui le donnaient gagnant, le PCQ est battu par le Rassemblement populaire. Ce dernier remporte 16 sièges sur 21. Réjean Lemoine est élu dans Saint-Roch.

« Le projet de Grande Place est définitivement enterré après presque 20 ans d’indignation populaire. »

Vous avez assisté à la présentation publique de la Grande Place? Vous avez pris part à la « lutte urbaine » déclenchée par ce projet? N'hésitez pas à nous en faire part sur notre page Facebook

Voir l'article précédent de la série : Saint-Roch dans les années 1980 : la transformation de Place de la Rivière.