D'Haïti à Saint-Roch, Avocats sans frontières partage les luttes féministes | 15 octobre 2021 | Article par Viktoria Miojevic

L'exposition se tient en plein-air, au Centre récréatif Saint-Roch, jusqu'au 30 octobre 2021.

Crédit photo: Suzie Genest

D'Haïti à Saint-Roch, Avocats sans frontières partage les luttes féministes

Jusqu’au 31 octobre, Avocats sans frontières Canada tient une exposition sur le mouvement féministe en Haïti « Où en sont les femmes », devant le Centre récréatif Saint-Roch. Monsaintroch en a profité pour échanger avec le directeur de l'organisme, qui occupe un bureau dans le quartier.

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Avocats sans frontières Canada (ASFC) poursuit une mission de solidarité internationale. Les projets qu'il mène touchent entre autres les crimes contre l’humanité en Haïti et le génocide au Guatemala.

Son exposition en cours a d'abord été présentée à Martissant en 2019, au Centre Culturel Katherine Dunham (CCKD), à FOKAL ainsi qu'au Centre culturel Pyepoudre, en Haïti, grâce à FOKAL. Cette fondation haïtienne – la Fondation Connaissance et Liberté – soutient des organismes oeuvrant pour l'éducation, les arts, la culture et le développement.

Carte montrant la ville de Martissant en Haïti
La ville de Martissant, de laquelle provient l'exposition, est un quartier d'environ 200 000 habitants, au Sud de la capitale Port-au-Prince. (Image Google Maps)

Une fenêtre sur le mouvement féministe

Si l’organisme a décidé d’installer cette exposition à Québec, c’est qu’il compte ouvrir une fenêtre sur les réalités d’Haïti. Projeté dans nos fils de nouvelles depuis le mois d’août, Haïti tente de se reconstruire après son pire tremblement terre et l’assassinat de son président Jovenel Moïse.

Pour cette exposition, le directeur général d’Avocats sans Frontières Canada, Pascal Paradis, explique que les luttes féministes ne datent pas d’hier à Haïti.

« Elle est vraiment formidable, cette exposition, car elle parle de la situation des femmes en Haïti avec des statistiques. Elles sont parfois effarantes (les statistiques). Donc dans les crimes dénoncés, la participation des femmes dans l’espace public, le taux d’impunité pour les femmes qui sont victimes de crimes dénoncés par rapport aux hommes, la participation des femmes dans les institutions publiques, le taux d’impunité par rapport aux agressions sexuelles, il y a des statistiques frappantes. »

On peut d’ailleurs voir la continuité entre les deux projets en observant les jeunes Haïtien.ne.s de Martissant qui assistaient à cette exposition. Leurs photos ont été intégrées à l’exposition de Québec.

« Puis on raconte l’histoire. Il y a des femmes haïtiennes qui ont mené le combat, l’égalité de genre, les droits des femmes, dans des contextes difficiles comme sous la dictature, à l’époque d’Aristide. C’est très intéressant, car ça permet de comparer. Puis il y a des choses, on se dit : c’est du pareil au même partout. Ça inclut l’accès à la justice, les barrières et puis là on se dit aussi “là on a progressé”. C’est ça, aussi, l’intérêt de partager les luttes. »

À Martissant, l'exposition a fait réagir les communautés sur place. Sa réception a permis à « des groupes de filles et de femmes issues d'organisations de quartier de créer Pawol Fanm", un groupe de discussion dédié aux thématiques soulevées par l'exposition », mentionne Alex Lemieux, Conseiller en communications d’Avocats sans frontières Canada. Par la suite, ajoute Alex Lemieux, le CCKD a décidé de dédier un espace spécial au féminisme au sein de la bibliothèque.

La sensibilisation au cœur du mandat d’Avocats sans frontières

On peut facilement imaginer que le mandat d’Avocats sans frontières Canada est d’envoyer des avocats en toges aux quatre coins du monde, dit ironiquement son directeur général. Cette situation peut se présenter, mais très rarement, précise Pascal Paradis.

« C’est avant tout un travail de collaboration avec des partenaires locaux pour les aider dans leur quête de justice et faire de leur société, une société meilleure. »

L’infrastructure juridique n’étant pas accessible et connue par tous et toutes, l’accès au droit pose des défis d’inégalité sociale, pour l’organisme international. Cela touche les personnes discriminées, les personnes marginalisées ou encore les plus pauvres, ou des grandes violations des droits. Son action passe donc par l’appropriation du droit pour les plus vulnérables et la représentation juridique.

La philosophie de l’organisme implique « l’autonomisation juridique », à savoir accompagner des communautés pour qu’elles agissent en faveur des droits qu’elles souhaitent défendre. Ainsi, le travail se focalise autour de l’éducation et de la sensibilisation. De cette manière, l’organisme prend contact avec des partenaires locaux comme « des associations de défense des droits, des groupes d’avocats et d’avocates, des groupes de victimes ».

Ces partenariats peuvent donner lieu à « du théâtre citoyen, du slam avec des notions de droits humains, de l’expression avec des murales comme avec FOKAL, de la photo, des concours d’affiches, de la poésie ou des dessins animés avec FOKAL. Il existe par exemple un personnage de dessin animé La cou qui est traité différemment que sa collègue femme », raconte le directeur.

Aider les populations en soutenant les avocats locaux

Au-delà de l’action de sensibilisation, le gros travail d’Avocats sans frontières passe par le soutien des juristes sur place. Avec des fonds, de la formation, de la jurisprudence, le droit international, Avocats sans frontières Canada met au service son expérience, ses moyens, pour soutenir des avocats sur des affaires inédites.

« Nous, dans notre société, ça finit toujours au tribunal. […] Dans la plupart des pays du monde, c’est un mécanisme qui est très peu utilisé. On veut favoriser la présence de plus d’avocat.e.s qui veulent être là pour les plus démuni.e.s, car il y en a très peu. Là-bas, les avocats sont riches et travaillent avec les riches », soulève Pascal Paradis.

Ce soutien aux jeunes générations d’avocat.e.s permet de cibler des dossiers qui feront cas d’école et vont attirer le regard de la société. C’est ce qu’il s’appelle en des termes juridiques le litige stratégique de doits humains.

Réussites en Haïti et au Guatemala

Dans plusieurs pays, les actions menées par Avocats sans frontières Canada ont des impacts concrets.

« En Haïti, il y a pour la première fois cette jeunesse qui se lève de manière aussi structurée contre l’impunité », partage le directeur, ajoutant que certains ont reçu le soutien d’Avocats sans frontières Canada.

Sur le droit des femmes, la jurisprudence d’Haïti serait en train de changer du tout au tout, selon Pascal Paradis. Il explique que des dossiers qui ne passaient pas avant font cas d’école.

Une décision rendue en 2014, par la Cour d’appel de Port-au-Prince, concerne le dossier de l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier. L’équipe des juges avait été auparavant soutenue par l’organisme. L’un des collectifs avait réussi à démontrer les crimes contre l’humanité.

« Pour la première fois, le tribunal dit que la notion de crime contre l’humanité existe en Haïti. Il n’y a pas de délais pour engager des poursuites. Et le tribunal ajoute qu’il y a des indices sérieux que Jean-Claude Duvalier et plusieurs de ses proches ont participé à des crimes contre l’humanité. Puis ils disent “là, ça prendre une enquête” », rapporte le directeur de l’organisme.

Au fil de milliers d’heures, l’organisme a contribué, avec ses partenaires locaux puis les victimes, à la reconnaissance du génocide contre le peuple Maya au Guatemala. L’ancien chef d'État du Guatemala s’est fait condamner pour crimes contre l’humanité, ainsi que ses chefs militaires. « Ce changement est fondamental, car ça avait été nié pendant des décennies », décrit Pascal Paradis.

« Depuis des décennies, les jeunes filles autochtones guatémaltèques, en milieu scolaire, subissent des violences systémiques basées sur le genre. Si elles veulent obtenir leur diplôme, elles doivent se soumettre sexuellement à plusieurs de leurs professeurs. Ça se passe notamment dans les régions autochtones », explique Pascal Paradis.

Dix ans plus tôt, une jeune avocate féministe guatémaltèque, Lili Vásquez, travaillait dans un cabinet appuyé par l'organisme. « On s’est dit : toi, on va t’appuyer. Elle a participé à des formations, des voyages avec nous dans des cabinets, en Colombie etc. », se souvient Pascal Paradis. Avec l'appui d'Avocats sans frontières, elle a fondé son propre cabinet d'avocate. Elle a obtenu il y a un mois la première condamnation de l'histoire d'un professeur pour agression sexuelle envers l'une de ses étudiantes. Pascal Paradis ajoute que l'Assemblée Nationale en a parlé, « les normes sont en train de changer et les syndicats s'en mêlent ».

L'exposition se tient en plein-air, devant le Centre récréatif Saint-Roch, jusqu'au 30 octobre 2021. Pour plus d'information sur Avocats sans frontières Canada, on peut visiter son site web : https://www.asfcanada.ca

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