La chapelle des morts (1833-1903), là où il fait bon vivre | 22 mai 2021 | Article par José Doré

Crédit photo: L'Action catholique, Québec, 28 janvier 1940, p. 3 (BAnQ numérique)

La chapelle des morts (1833-1903), là où il fait bon vivre

Saviez-vous que pendant environ 70 ans, une chapelle des morts, érigée à l’angle des rues Saint-François Est et de la Chapelle, servit à la levée des corps, à l’enseignement du catéchisme et au maniement de la carabine et de la baïonnette par des mousquetaires membres d’une compagnie de volontaires?

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La levée du corps

De 1833 à 1903, on retrouvait derrière l’église Saint-Roch une petite chapelle connue sous le nom de chapelle des morts ou des catéchismes. Au cours de son existence, celle-ci eut plusieurs occupants, dont certains étaient plus silencieux que d’autres. De fait, la fonction initiale de ce bâtiment était de recevoir le corps des défunts avant leur entrée à l’église. Le jour des funérailles, « le clergé, les chantres et les enfants de chœur s’y rendaient pour ce qu’on appelait alors la levée du corps ». Ensuite, tout ce beau monde, sans oublier le défunt, prenait le chemin de l’église, située à quelques pas de marche, où était chanté le service funèbre.

La levée du corps à la chapelle des morts
Crédit photo: Les jubilés et les églises [...] de la ville et de la banlieue de Québec (1608-1901), vol. 2, Québec, 1904, p. 323

Ce mort nous fait marcher

Cette faible distance à parcourir rendait la vie du curé beaucoup plus agréable, particulièrement en hiver. Avant 1829, celui-ci devait se rendre chez le défunt pour y effectuer la levée du corps. Au mois de janvier, lorsque la température avoisinait les 20 degrés en dessous de zéro, il devait remercier dieu lorsque la dépouille se trouvait à proximité de son église. Mais la décision de se rendre ou non chez le défunt revenait à « monsieur le curé », lequel se devait donc d’établir une distance raisonnable à parcourir. Comme on peut l’imaginer, cette limite établie ne faisait pas le bonheur de tous et créait inévitablement de la jalousie parmi les fidèles : Pourquoi lui et pas moi?

Autrefois, dans les villes comme à la campagne, quand un défunt avait sa résidence pas très éloignée de l’église, le jour des funérailles, le clergé, les chantres et les enfants de chœur s’y rendaient pour ce qu’on appelait alors la levée du corps. Cette levée du corps était très impressionnante et méritait de vivre. Malheureusement, elle amenait aux curés des ennuis continuels. En effet, il était difficile, surtout en hiver, de définir la distance raisonnable. Pour les parents des défunts la distance ne comptait jamais. Pour le curé, qui devait protéger la santé de ses chantres et de ses enfants de chœur, il fallait compter avec la distance[1].

Une chapelle pousse dans le jardin

Le 26 septembre 1829, afin de mettre fin à cette jalousie, l’archevêque de Québec, monseigneur Panet, autorisa la fabrique de Saint-Roch à bâtir sur un terrain en jardin, faisant face à la rue Saint-Anne [de la Chapelle], une chapelle de trente-quatre pieds de long sur vingt de large, où tous les corps des défunts devront être portés, « hormis que les particuliers préfèrent les conduire eux-mêmes tout droit à l'église ».

La chapelle des morts construite sur le terrain d'un ancien jardin, vers 1875
Crédit photo: BAnQ Québec, P600,S4,SS1,D65

En attendant sa construction, ce prélat ordonna que :

« Monsieur le curé recevra les corps à la porte de l’église, ou si mieux n’aiment Messieurs les marguilliers, on louera quelque appartement convenable dans une maison près de l'église, défendant spécialement au dit curé de s’écarter de cette règle.[2] »

Quatre ans après cette ordonnance, la nouvelle chapelle des morts vit enfin le jour, grâce au travail du maçon Édouard Trudelle et du menuisier Gabriel Audet dit Lapointe.

Si vous êtes réunis aujourd’hui

Puisqu’on ne lève pas des corps à toutes les heures, la chapelle des morts eut rapidement un autre usage, l’enseignement du catéchisme, et un nouvel occupant, la « Congrégation des hommes de la paroisse Saint-Roch de Québec érigée sous le titre de l’Immaculée Conception de Marie par diplôme épiscopal du 24 décembre 1839[3] ». En plus d’accueillir les activités de cette congrégation en l’honneur de la Sainte-Vierge, de 1840 à 1842, la chapelle mortuaire servit également à la tenue d’assemblées publiques et politiques.

Zéphirin Charest, curé de Saint-Roch, vers 1860
Crédit photo: BAnQ Québec, P560,S2,D1,P190

En 1841, le curé de Saint-Roch, Zéphirin Charest, y convoqua ses paroissiens pour l’érection d’un couvent des Sœurs de la congrégation de Montréal. Neuf ans plus tard, afin de promouvoir sa candidature à l’élection partielle du comté de Québec, Jean Chabot y invita ses partisans à l’entendre discourir sur « les raisons qui l’ont engagé à accepter une situation dans le gouvernement et un portefeuille ». Selon le Journal de Québec, partisan de Chabot, environ mille électeurs du quartier étaient alors présents, dont « un groupe d’une quinzaine de gamins mêlés de forts à bras », qui avait visiblement un plan préconçu : celui d’empêcher l’assemblée.

Durant [que Messieurs Cauchon et Légaré] parlaient, les gamins et les forts à bras étaient allés recruter leurs forces. Il y avait dans la rue des Fossés [boul. Charest], chez Monsieur Charles Vézina, une assemblée des partisans de Monsieur Légaré, convoquée par circulaires. Elle était si peu nombreuse que l’on jugea à propos de l’ajourner. Messieurs Soulard et Fournier arrivèrent avec une trentaine d’individus armés de bâtons. On entendit le cri de : ‘‘En avant les Sapeurs!’’ Pour donner une preuve douteuse de leur capacité comme tels, ils arrachèrent une porte de la chapelle, et portèrent leurs héros au fond de la salle. Leur but était de s’emparer de la tribune et de faire précisément ce qu’ils avaient fait à l’élection de Monsieur Méthot. Ils ne l’avaient pas encore cependant, et Monsieur Soulard fut sorti par une porte latérale, avec une effrayante rapidité; mais on ne lui fit pas de mal. Monsieur Fournier allait subir le même sort, lorsqu’il fut protégé par des partisans de Monsieur Chabot qui était arrivé au milieu de ce tumulte et qui voulut prendre la parole. Mais il ne le put pas parce que la confusion était trop grande[4].

Du catéchisme à la baïonnette

En raison de la guerre de Sécession chez les voisins du sud et de la crainte d’une nouvelle invasion américaine, des volontaires canadiens furent conviés à Québec, en début d’année 1862,  à des exercices militaires. Au faubourg Saint-Roch, des hommes de la compagnie indépendante des Mousquetaires se réunirent alors à la chapelle des morts pour y apprendre, du capitaine Louis-Timothée Suzor, le maniement de la carabine et de la baïonnette – les dépouilles présentes dans la chapelle n’avaient qu’à bien se tenir!

Samedi l’après-midi, les mousquetaires, exercés d’ordinaire dans la chapelle des Morts, par le Capt. Suzor, ont reçu à la halle Jacques-Cartier la visite du colonel Lysons récemment venu d’Angleterre pour présider à l’organisation de la milice canadienne. Leur instructeur leur fit faire les différentes évolutions qu’ils avaient pratiquées ainsi que l’exercice manuel du fusil et les charges à la [baïonnette[5]].

Aux portes de l’église

En décembre 1882, suivant la suppression de la levée du corps à la chapelle des morts, les proches des défunts devaient désormais se présenter directement à l’église pour le service funèbre. Au cours des années suivantes, l’ancienne chapelle des morts ne fut plus visitée par des personnes endeuillées, mais par des membres de l’Institut commercial Saint-Louis, de l’Union Saint-Joseph et de la Société Saint-Jean-Baptiste, section Saint-Roch[6].

On a annoncé dimanche dernier au prône de l’Église St-Roch que la levée du corps, à la chapelle des morts, était désormais supprimée. On se rendra immédiatement à l’Église où doit être chanté le service funèbre. Cette coutume est, du reste, celle suivie par toutes les églises de la ville[7].

Visitée par la main de Dieu

Après avoir été frappée par la foudre en 1843[8], miraculeusement épargnée par le feu en 1845 et 1866, lors des incendies majeurs du quartier Saint-Roch, détruite par les flammes en mai 1870 et ressuscitée de ses cendres à peine quelques mois plus tard[9], la chapelle des morts, après environ 70 ans d’existence, disparut à jamais de notre monde en 1903, laissant un grand vide à l’angle des rues Saint-François Est et de la Chapelle. Le manque de lumière et de verdure et la proximité d’un stationnement souterrain en béton font que cet ancien lieu de recueillement nous plonge encore aujourd’hui dans la désolation. Merci de bien vouloir y déposer des fleurs!

Démolition d’une chapelle. Dans un but d’améliorations, la Fabrique de St-Roch vient de décréter la démolition de la chapelle située sur le terrain de l’Église. C’est un monument fort ancien qui disparait, puis qu’il a donné son nom à la rue sur laquelle s’élèvent ses derniers vestiges et qui disparaitront d’ici à quelques jours[10].

[1] Pierre-Georges Roy, Les cimetières de Québec, Lévis, p. 207-209.

[2] Le bulletin des recherches historiques, Lévis, vol. 33, n° 2 (février 1927), p. 68.

[3] Congrégation des hommes de la paroisse Saint-Roch de Québec, Québec, 1883, p. 112.

[4] Le Journal de Québec, 10 janvier 1850, p. 2.

[5] Le Journal de Québec, 6 février 1862, p. 2.

[6] Le Courrier du Canada, Québec, 30 juillet 1883, p. 2 ; 21 mars 1887, p. 2-3 ; La Justice, Québec, 4 septembre 1891, p. 4 ; L’Électeur, Québec, 31 août 1894, p. 2.

[7] L’Électeur, Québec, 6 décembre 1882, p. 2.

[8] Le Journal de Québec, 4 juillet 1843, p. 2.

[9] Le Courrier du Canada, Québec, 25 mai 1870, p. 2 ; 9 septembre 1870, p. 3.

[10] Le Peuple, Montmagny, 1er mai 1903, p. 1.