Une soirée au sous-sol avec Edwige | 20 janvier 2020 | Article par Monsaintroch

Crédit photo: Vincent Champoux

Une soirée au sous-sol avec Edwige

Collaboration spéciale: Marlène Bordeleau, coordonnatrice de production à CKIA FM

C’est mardi soir d’avant-première à La Bordée. Dans le foyer de la salle, la petite personne et moi attendons avec excitation l’ouverture des portes. Je lui lis le programme de la soirée, avec une pointe d’inquiétude : nous nous préparons à assister à la pièce « Les mains d’Edwige au moment de la naissance ». Wajdi Mouawad n’est pas précisément un auteur de théâtre jeunesse, et elle est sans doute une des plus jeunes spectatrices sur place.

Je lui demande, pas trop rassurée :

-Coconette, à quoi tu t’attends de cette pièce-là ?
-Je sais pas Maman. Une bonne histoire ?

On recule de quelques mois : j’ai entre les mains la programmation de La Bordée, que je lis avec attention. La petite personne me demande ce que c’est et veut m’accompagner. Je lui propose de choisir les pièces qui l’intéressent. Tout de suite, la description de la pièce capte son attention.

-Pourquoi Les mains d’Edwige ?
-Parce que c’est comme de la magie, Maman, y’a de l’eau qui coule de ses mains. C’est cool.

***

Les mains d’Edwige au moment de la naissance met en scène une jeune fille, Edwige, et sa famille proche. Lorsqu’Edwige prie, de ses mains coule une eau claire, objet de fascination et de rumeurs. Sa famille, prétextant l’enterrement d’Esther, la soeur disparue d’Edwige, organise des funérailles dont elle monnaie l’entrée, profitant de la curiosité des habitants du village qui veulent voir le miracle. La jeune fille, pour sa part, refusera de participer à ce cirque, se cloîtrant dans un sous-sol que l’on dit sombre.

Intense

La manipulation, l’objectification, le mensonge, l’hypocrisie, le déni, le deuil, mais aussi l’espoir, l’amour, la droiture, les convictions, le passage à l’âge adulte: voilà autant de thèmes que l’on reconnaîtra en trame de fond de cette fable sans âge, aussi dense que la fumée qui envahira peu à peu la scène. Le texte est fort, poétique, très littéraire. Un travail colossal pour les comédien.ne.s, particulièrement pour Marianne Marceau-Gauvin (Edwige), qui a dû apprendre un texte dense, intense, aux longues envolées lyriques. Intensité, c’est d’ailleurs ce qui caractérise tant la pièce que le jeu de tous les interprètes.

On salue une belle cohésion entre le décor (Jean-François Labbé), sobre, qui figure le dessous d’un escalier, l’éclairage (Martin Sirois) quasi exclusivement blanc sur fond de fumée dense, jouant surtout sur les différences d’intensité et la trame sonore (Mykalle Bielinski) qui contribue à maintenir une ambiance tendue,  au bord de l’insoutenable, où des bruits de pas sourds représenteront « les gens », ces gens dont on parle sans cesse mais que l’on ne voit jamais.

Tous les mécanismes sont exposés à l’oeil du spectateur, incluant les projecteurs d’éclairage et les chaînes soutenant le décor, faisant écho à cette importance pour Edwige de la vérité. À l’oeil du spectateur, tout est dévoilé.

Question de point de vue

J’ai ressenti un certain tiraillement de registre, par moments, avec un texte très littéraire, livré avec un ton et un accent propres au français parlé.  Je comprends que le texte de Wajdi Mouawad est exceptionnel, mais, ne me tirez pas de roches : certaines tournures de phrases auraient peut-être eu avantage à être modifiées afin de les rendre plus plausibles dans la bouche de personnages criant, quelques secondes après, des « tu fais chier », par exemple. C’est ce qui m’a parfois fait décrocher de la pièce, et le jeu des acteurs n’est aucunement en cause.

Toujours de mon point de vue, je trouve le procédé des fondus au noir utilisé pour faire entrer en scène les personnages un peu malhabile pour tout dire, et j’aurais préféré voir entrer et sortir directement les personnages depuis le fond de scène, pour aller dans cette même lignée où rien n’est caché au spectateur.

Enfin, pour en avoir discuté avec certaines personnes au balcon, le décor perdait un peu de son sens vu d’en haut. Depuis la rangée G, rien à redire toutefois. Choisissez vos sièges en toute connaissance de cause.

Est-ce qu’on y va ?

Ces quelques bémols personnels ne devraient pas vous empêcher d’aller assister à cette très belle production de La Bordée. Michel Nadeau a une fois de plus choisi une oeuvre qui suscite la réflexion et qui, malgré qu’elle ait été écrite dans les années 90, demeure pertinente: savoir se tenir debout, envers et contre tous, pour ses convictions, lutter pour ne pas être un objet dont l’on se sert, agir par amour et non par peur, dans une époque où un zeitgeist de fin du monde plane comme un brouillard, c’est on ne peut plus actuel.

***

Après plusieurs salves d’applaudissement et une ovation quasi générale , nous sommes sorties un peu sous le choc, la petite personne et moi.

-Et puis, ma Coconette ?
-Ha, le frère d’Edwige il m’énervait, il lui disait toujours quoi faire, il faut faire ci, il faut faire ça, moi je sais, et il lui crie tout le temps après !  La famille d’Edwige, ils sont tout croches !
-Pourquoi tu penses qu’ils sont comme ça ?
Beeeen… c’est parce qu’ils veulent trop l’argent et ils pensent juste à eux,  ils pensent pas à Edwige. Elle, elle veut seulement retrouver sa soeur et qu’on arrête de se servir d’elle.

-Et y’a des choses que t’as aimées ?
-On voyait comment ça marche, l’éclairage, les décors. Aussi, le son c’était vraiment bon, entendre les pas des gens, on était comme dans la cave avec Edwige…

-Alors, en gros, comment tu as trouvé ça ?
-Ça ferait un bon film, Maman.

***

Les mains d’Edwige au moment de la naissance, mis en scène par Jocelyn Pelletier, est à l’affiche au Théâtre La Bordée jusqu’au 8 février.

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