Ouvrir les yeux sur Saint-Roch : perspectives visuelles – par Marc Grignon (1)

Sketch of the River St. Charles from above St. John's Gate
John Philip Bainbrigge, « Croquis représentant la rivière Saint-Charles vue d’au-dessus de la porte Saint-Jean », 1836. – Source : Bibliothèque et Archives Canada, no. 1983-47-85.

Marc Grignon est résidant du quartier Saint-Roch depuis 1997 et  professeur d’histoire de l’architecture à l’Université Laval depuis 1991. C’est aussi un de mes quasi-voisins dans l’îlot des Tanneurs. J’ai eu la chance en mars 2014 d’assister à sa conférence sur les vues de Saint-Roch, une initiative organisée par le Conseil de quartier. À vous maintenant de saisir cette chance, puisque le texte qui suit, rédigé par Marc, est basé sur cette conférence.

Québec est réputée internationalement pour la beauté de ses panoramas et de son architecture », Bulletin Ma ville, d’un arrondissement à l’autre: La Cité-Limoilou.

Par les yeux des artistes : dimension historique des vues

Quand on parle des panoramas de Québec – ces vues étendues qui en font une ville unique en Amérique du nord – on pense d’abord à ceux de la terrasse Dufferin, des hauteurs de la citadelle et de la rue des Remparts. Mais les vues vers la rivière Saint-Charles et les Laurentides au nord-ouest contiennent aussi des perspectives visuelles remarquables. Elles surprennent le passant au détour d’une rue, l’incitent à s’arrêter un instant au sommet d’un escalier public ou à choisir un parcours particulier pour se déplacer dans les quartiers centraux.Comme très peu de villes au monde – on pense à Florence, Naples ou Istanbul –, Québec possède une structure visuelle qui met en rapport les proches et les lointains d’une manière tout à fait exceptionnelle, à la fois ancrée dans son site et héritée de son histoire. Ces perspectives visuelles ont en effet une histoire : on peut suivre leur découverte à travers les œuvres des nombreux dessinateurs, peintres, graveurs, photographes qui ont représenté Québec au cours des XIXe et XXe siècles.St. Roch Faubourg and River St. Charles from St. John's GateDès 1760, les vues dessinées par les militaires britanniques s’ouvrent vers les lointains, et on voit apparaitre les rives du fleuve Saint-Laurent, l’île d’Orléans et le mont Sainte-Anne dans l’image de Québec. Rapidement, on se met à la recherche de nouveaux points de vue, incluant ceux orientés vers le nord et la vallée de la rivière Saint-Charles. Ainsi, l’aquarelliste John Philip Bainbrigge (1817-1881) est peut-être le premier à avoir vu Saint-Roch à partir du bastion Saint-Jean en haute-ville, dans les années 1830 (croquis à la une du présent article). Ce point d’observation a ensuite été repris par d’autres, comme la prolifique Millicent Mary Chaplin (1790-1858), dont les nombreuses aquarelles témoignent d’une grande appréciation pour les paysages urbains de Québec.La découverte de ces perspectives visuelles a eu un impact significatif sur le développement urbain, car dans plusieurs cas, les points de vue exploités par les artistes ont ensuite été aménagés pour les offrir à tous : les terrasses, promenades et belvédères de Québec correspondent habituellement à des endroits que les artistes privilégiaient déjà pour montrer la ville. La terrasse Dufferin (1879) est essentiellement un grand belvédère mettant en évidence un des panoramas préférés des artistes pendant plusieurs décennies. Il en est de même pour la promenade au sommet des remparts, incluse dans projet d’embellissement de Lord Dufferin en 1875, et qui reste aujourd’hui un point d’observation particulièrement apprécié des promeneurs.

Perspectives et développement

St. Roch Suburb from Near QuebecDu côté de Saint-Roch, les vues prises à proximité de la tour Martello 4 (rue Lavigueur) se développent à peu près au même moment que celles à partir du bastion Saint-Jean, dans les années 1830. Par exemple, James Pattison Cockburn se positionne sur la côte de la Pente-Douce pour réaliser une aquarelle intitulée St. Roch Suburb from near Quebec, qui montre le faubourg se développant en contrebas de la tour. Cette dernière deviendra rapidement un point d’observation reconnu et le restera jusqu’à aujourd’hui, puisqu’on a aménagé à proximité le belvédère de la terrasse Martello (auparavant la terrasse Borne).Carte postale « Vue générale de Jacques Cartier, Québec »La photographie utilisée pour une carte postale des années 1930 intitulée Vue générale de Jacques-Cartier a vraisemblablement été prise du sommet de cette tour. Le Répertoire des toponymes de la Ville de Québec souligne l’intérêt  du paysage qui se développe devant la terrasse Martello : « Cette terrasse, sise rue Lavigueur et orientée vers le nord de la ville de Québec, offre un point de vue exceptionnel sur la vallée de la Saint-Charles et sur les Laurentides ».On voit donc ici s’établir un lien direct entre les perspectives visuelles et l’aménagement urbain du côté de la rivière Saint-Charles. [ Lire la seconde partie du texte de Marc Grignon]