Culte du moment présent

Crédit photo : Larry Rochefort
C’est dimanche, rien au programme. La grisaille sévit toujours, mais je m’en fous. Le genre de température qui allonge les minutes, ralentit le rythme, loin de la frénésie des journées ensoleillées dont on ne veut rien manquer. Alors que je me dirige vers le Buffet de l’Antiquaire, Méduse déploie l’un de ses tentacules, l’enroule autour de ma cheville et m’attire vers elle.Assise, pour la toute première fois, au bar du Restaurant le Tiers-Temps, voilà que je déguste un surprenant pain doré/ grilled-cheese dégoulinant de cheddar accompagné de goûteuses pommes de terre rôties, d’une salade d’aragula et de fruits grillés. En sirotant mon Assam bio, je prends le pouls, je tends l’oreille, je me laisse imprégner, comme seule la solitude le permet, je suis une éponge. Deux artistes discutent tout près de moi. « L’intégrité, ça coûte cher! », lance la jeune femme. Ses propos me touchent, m’interpellent. Moi aussi j’ai la tête pleine de questions, d’incertitudes. Vivre en tant qu’artiste, sans protections, sans coussins, pas d’assurances, ni de fonds de pension, me laisser porter par les aléas de la vie et surtout avoir foi ou me prémunir, me protéger en cas, m’assurer pour contrer l’éventuel? Je le repète, je pratique le plus beau métier du monde, mais en cette période de crise économique, l’incertitude monte d’un cran et les remises en question propres aux conditions du travailleur autonome ressurgissent immanquablement.La panse bien remplie, ragaillardie par l’ambiance de ce restaurant baigné de lumière et rassurée de savoir que je ne suis pas la seule à me torturer l’esprit, je règle l’addition et me dirige hâtivement vers mon antre de repos, mon autel avec vue sur les passants, mon lieu de culte du moment présent : Le Camellia Sinensis. C’est qu’aujourd’hui, la maison nous offre de déguster certaines découvertes ramenées lors du dernier voyage au Japon des importateurs.Je dois avouer être un brin déçue de la décision prise par la maison de laisser tomber l’événement de dégustation annuel qui avait lieu tous les printemps, lors de l’arrivée des nouveaux thés en boutique. J’attendais avec impatience ce moment où je pouvais goûter quelques-unes des meilleures infusions en provenance de chacun des pays visités sur fond de diaporamas et de récits de voyage. La formule cette année s’est échelonnée sur plusieurs week-ends, nous invitant à passer directement en boutique pour déguster gratuitement les nouveaux arrivages de Taïwan, de l’Inde, du Japon ou de la Chine.Déception qui fut rapidement dissipée par quelques gorgées de thé partagées avec Alexis, dégustateur à la boutique de la rue Saint-Joseph.Première découverte, le Nadeshiko, un thé noir du Japon. Il s’agit d’un thé expérimental, fermenté à l’aide des mêmes spores utilisées pour la fabrication du miso en vue de booster les effets bénéfiques du thé pour la santé. Bien qu’il n’ait rien d’éclatant en bouche, son goût unique et la rareté des thés noirs en provenance du Japon en font un objet de curiosité gustative.Alexis m’apporte ensuite un Sencha kaori hokuen, « il est un peu froid, mais ça vaut quand même la peine d’y goûter. ». Les narines envahies par les effluves de maïs que dégage la boisson, je porte le bol à mes lèvres et tombe immédiatement sous le charme de ce thé au goût floral, aérien, légèrement tannique. Alexis prépare une seconde infusion. Définitivement émue par la délicatesse et la complexité de cette nouvelle infusion, un frisson parcourt mon corps. Je vous le concède, je suis un brin intense.Je poursuis avec un autre sencha, le Ashikubo. Alexis m’explique que ce thé est à l’image de ce que les japonais boivent aujourd’hui au quotidien. Une boisson caractérisée par de puissantes notes de maïs, d’épinards et même de poulet rôti et une infusion qui demande moins d’attention que celle du Sencha précédent.Les muscles tendus par l’effet de la caféine qui commence à se faire sentir, j’attrape le bol que me tend Véronique, conseillère en thé à la boutique. Plus qu’heureuse d’apercevoir la mousse verte unique du matcha fouetté, je m’empresse de goûter ce Fuka Midori. La boisson est délicate, acidulée et légèrement sucrée.L’esprit vif, clair, le corps alerte, et le cœur en fête je m’installe au comptoir et, comme un chat, j’observe les passants de la rue Saint-Joseph. Ni le temps, ni la pluie, ni mes remises en question ne pourraient troubler mon esprit complètement absorbé par la méditation gustative. Je goûte un dernier thé, en provenance de Chine cette fois, le Du yun mao jian 1.

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