ROUGE | 28 février 2020 | Article par Monsaintroch

Crédit photo: Philippe Renaud

ROUGE

Collaboration spéciale: Marlène Bordeleau, coordonnatrice de production à CKIA FM

Les attentes étaient tout de même élevées : la lecture d’extraits de la pièce à la Librairie Pantoute, la semaine précédente, avait laissé dépasser quelques bouts de dialogues particulièrement bien ficelés, et les comédiens, malgré le contexte un peu déstabilisant du micro lutrin dans une librairie, s’étaient prêtés à l’exercice avec un aplomb de bon augure. Paraît qu’il ne faut pas trop se créer d’attentes, que je me dis en fixant le rideau rouge, mais j’avais tout de même hâte au lever du rideau.

Aux yeux du public se dévoile un atelier d’artiste, une sorte de loft avec mezzanine, un établi, un coin cuisine, et de très, très grandes toiles. Le sol est maculé de traces de peinture. On imagine à la fois tout le travail abattu, mais aussi tout le plaisir éprouvé par Véronique Bertrand et son équipe dans la réalisation de ces décors très réalistes. Je m’en voudrais de ne pas mentionner l’éclairage à la fois ingénieux et approprié signé Elliot Gaudreau, et la trame sonore de Nicolas Jobin, mélange de classique, d’effets sonores et de jazz, qui nous permettent de mieux plonger dans la pièce et dans l’époque où se déroule la pièce, basée en partie sur des faits réels.

Au milieu des années 50, les œuvres de Rothko se vendent et il a attiré l’attention du MoMA (Musée d’art moderne de New York). La famille Bronfman, à l’époque, construit l’édifice Seagram, un endroit qui se veut opulent. On leur recommande d’engager Rothko pour créer une immense murale dans le restaurant de l’édifice, le Four Seasons. Un contrat de 35 000 $: du jamais vu. C’est dans ce contexte historique que la pièce se déroule, et plusieurs des répliques du personnage de Rothko ont bel et bien été prononcées par le Rothko réel. Je vous en dirais bien plus, mais je m’en voudrais d’enlever l’effet de surprise à celles et ceux qui s’assoiront dans le théâtre La Bordée dans les prochains jours.

Le public, qui se situe là où devrait se trouver sans doute une toile immense, est scruté d’un oeil méditatif et hésitant par Rothko (Michel Nadeau), un pinceau dégoulinant à la main. Entre en scène l’apprenti dont on ne saura pas le nom (Steven Lee Potvin), jeune, un peu maladroit de prime abord, mais gagnant en assurance au fil du temps. Entre ces 4 murs, le maître et l’apprenti occuperont tout l’espace, grimpant des échelles, tournant comme des lions en cage, transportant des sceaux de peinture, bougeant d’énormes toiles… On comprend tout à fait les commentaires des deux comédiens lors de la lecture publique, concernant la difficulté supplémentaire de livrer le texte sans bouger: les déplacements scéniques sont constants, chorégraphiés, dynamiques, et captivent l’auditoire. Le metteur en scène Olivier Normand, aussi professeur à l’École de cirque de Québec, y est certainement pour beaucoup.

Un doute subsistait tout de même: allait-on y croire au personnage parfois odieux de Rothko, interprété par le tellement sympathique Michel Nadeau? Tout à fait, et ce n’est pas la moustache qui est l’élément déterminant, mais bien le ton cinglant, la posture, et la démarche. Je ne cesse d’être émerveillée devant cette transformation quasi magique, superpouvoir des comédiens. Du reste, le Rothko de ce soir laissait entrevoir, au-delà des abords abrupts, égocentriques, une pointe de bienveillance, ce qui semble conforme à la vraie personnalité de Rothko. L’apprenti joué par Steven Lee Potvin est lui très crédible, passant de jeune néophyte acceptant sans broncher les caprices du maître à celui qui osera le confronter avec ses contradictions, jouant avec grande aisance tant dans le registre humoristique que dramatique.

L’humour, c’est une question de timing et l’on rit souvent dans Rouge. Bien sûr, le texte y est pour quelque chose, mais le rythme rapide auquel est livré ledit texte, par ailleurs plutôt verbeux, est déterminant. Individuellement, les deux comédiens sont excellents dans leurs rôles, mais le tout repose sur la relation entre les deux personnages. Olivier Normand, le metteur en scène en parlait comme d’un ballon échangé entre les personnages: ledit ballon bouge beaucoup !

On rit, mais on discute surtout beaucoup d’art, d’idéal et de philosophie, on réfléchit et l’on découvre l’histoire d’un peintre férocement original, ayant marqué l’histoire de l’art. Mark Rothko disait qu’il fallait que la personne regardant une de ses toiles fasse, elle aussi, la moitié du chemin. Il est fort possible qu’en sortant de La Bordée, il vous prenne des envies de parcourir, vous aussi, ce bout de chemin vers l’art abstrait.

Avant de retourner au réel, arrêtez-vous un petit instant à l’extérieur de la salle pour vous immerger dans l’installation de Wartin Pantois, qui nous entretient d’inhibition créatrice avec Grisaille. De la toile industrielle grise et du ruban orange enveloppent autant d’oeuvres que l’on ne verra pas, le tout accompagné de dissonances et de bruit blanc. On y entend également, dans les casques disposés à la sortie du parterre, le témoignage d’un peintre aux prises avec ces inhibitions. Celui-ci suscite des réflexions complémentaires à celles engendrées par Rouge.

Grisaille, l’installation de Wartin Pantois, est accessible une heure avant chacune des représentations de Rouge, présentée au théâtre La Bordée jusqu’au 21 mars.

Un texte de John Logan et mise en scène de Olivier Normand.

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