Plus de boisson dans le collet que de poisson dans le panier | 15 février 2020 | Article par José Doré

Pêcheur de petite morue, Québec (vers 1898-1900) de l'artiste Walter Baker (1859-1912)

Crédit photo: ROM Collections, n° 978.245.2

Plus de boisson dans le collet que de poisson dans le panier

La pêche à la petite morue, mieux connue sous le nom de poulamon ou petit poisson des chenaux, est associée à Sainte-Anne-de-la-Pérade, municipalité de la MRC des Chenaux. Mais avant 1921, cette activité hivernale se déroulait également à Québec, sur la rivière Saint-Charles, et ce, depuis de nombreuses années, voire des siècles.

Les maisons de glace lumineuses

En 1759, le marquis de Montcalm rapporte dans son journal : « On pêche toutes les années de la petite morue auprès de Québec, poisson de passage, abondante nourriture du pauvre et du bourgeois, commode pour qui ne veut payer du beau poisson un écu[1] ». Dix ans plus tard, Frances Moore, qui a vécu à Québec avec son mari, le révérend John Brooke, entre 1763 et 1767, décrit dans son nouveau roman, The History of Emily Montague, cette pêche se pratiquant en hiver sur la rivière Saint-Charles dans des maisons de glace lumineuses offrant « l’un des plus jolis spectacles que puisse procurer une soirée de cette saison[2] ».

Ces maisons de glace ne sont pas le fruit de l’imagination de l’auteure. En janvier 1798, le lieutenant George Thomas Landmann (1779-1854) du Royal Engineers a la chance d’en voir de ses propres yeux. Selon cet ingénieur anglais, ces cabanes de 8 à 10 pieds carrés sont composées entièrement de blocs de glace retirés de la rivière Saint-Charles à l’aide de scies et cimentés entre eux par de l’eau jetée sur les joints. À sa grande surprise, ces cabanes, où l’on pêche à l’aide d’une ligne à travers un trou percé dans la glace, sont pourvues d’un poêle rendant la température intérieure plus élevée que prévue, mais pas suffisamment chaude pour faire fondre le plancher et les murs[3].

Les cabanes de bois et le négus

Dans un livre publié en 1846, soit un an après son séjour à Québec, le capitaine George Drought Warburton de la Royal Regiment of Artillery, officier et écrivain d’origine irlandaise, nous apprend que les cabanes en bois des pêcheurs forment tout un village sur la Saint-Charles et que ces derniers, pour faire passer le temps, chantent, bavardent, mangent des sandwichs et de la petite morue frite et boivent du vin chaud épicé et sucré appelé négus[4].

Le meurtre de Jean Julien

À compter des années 1860, les journaux de Québec vont consacrer de plus en plus de « lignes » à cette pêche en raison de sa popularité « qui ne démord pas », mais aussi pour les dangers qu’elle comporte. Ainsi, le 7 janvier 1865, vers minuit, Théophile Julien, 18 ans, gardien de la cabane de Julien Samson, située près de l’hôpital de la Marine [secteur du pont Drouin], découvre son père, Jean Julien, 48 ans, étendu sur la glace, la face en l’air, saignant d’une blessure à l’œil droit. Quelques instants plus tôt, ce chaloupier de la rue du Roi avait reçu la visite d’individus qui lui tirèrent une balle en plein visage. Malgré l’interrogatoire de plusieurs témoins et une récompense de 400$ offerte par le procureur général, ce meurtre ne semble pas avoir été résolu[5].

Les gens du clos de Saint-Sauveur

Environ dix ans plus tard, durant une froide nuit d’hiver, les pêcheurs ne sont pas seuls à attendre la marée montante pour attraper leur proie, des bandes de voyous ayant une propension au pillage s’y affairent aussi. En décembre 1874, des gens du clos[6] de Saint-Sauveur, des voleurs et bandits, ciblent la cabane de Christie Gunner, un charpentier de la rue du Prince-Édouard, pour exercer leur passe-temps favori, soit tabasser, voler et saccager. Suite au refus du propriétaire de leur ouvrir la porte et à sa menace de tirer avec un fusil de chasse à double canon quiconque oserait mettre le pied à l’intérieur, l’une des fripouilles décide alors de se défouler sur la porte de la cabane à grands coups de hache. Heureusement pour Gunner et ses invités, l’arrivée d’une bande rivale, des Irlandais de Saint-Roch, met aussitôt en fuite les Canadiens français de Saint-Sauveur[7].

Boisson, poisson et religion

La petite morue
Crédit photo: Le Journal de Québec, 11 janvier 1882, p. 2

Le 5 janvier 1879, quelques jours seulement après que la petite rivière Saint-Charles[8] eut prise (gelée) jusqu’au site des travaux des améliorations du havre [futur bassin Louise] et qu’on eut commencé à ériger des cabanes sur la glace, un jeune homme de Saint-Roch, Alfred Cloutier, 28 ans, se noie en pêchant la petite morue près du pont Bickell [où l’actuel pont Lavigueur][9]

Deux ans plus tard, selon le journal L’Électeur, un jeune homme de la rue de la Reine, qui avait « plus de boisson dans le collet que de poisson dans le panier », aurait été sauvé in extremis de la noyade par un valeureux prêtre, après que sa cabane à morue se soit enfoncée dans la petite rivière Saint-Charles, vers 20 heures, le 20 décembre 1881[10].

Étrangement, une toute autre version de l’histoire est publiée la même journée, cette fois par Le Courrier du Canada. Selon ce journal de Québec, le jeune homme se serait plutôt aventuré sur la glace, à la hauteur du quai Flood [au bout de la rue Monseigneur-Gauvreau] et serait subitement tombé à l’eau.  Celui-ci aurait été sauvé, non pas par un représentant de l’Église catholique, mais grâce au sang-froid et à l’habileté de Joseph Poitras, un menuisier de la rue Desfossés[11] [actuel boulevard Charest]. Puisque cette version ne fait pas mention de boisson ni d’un prêtre ou d’une cabane à morue, se pourrait-il que le clergé catholique, par le biais de L’Électeur, ait voulu passer un message à ses fidèles : Abstenez-vous de boire et de pécher dans les cabanes à morue, seul Dieu pourra vous sauver !?

La pêche aux chnoles

En décembre 1892, L’Électeur rapporte qu’on retrouve parfois sur la Saint-Charles, en plus des cabanes des pêcheurs, des palais de pèche avec des chambres à coucher dans les mansardes, « auxquelles les honnêtes gens mettent quelque fois le feu ». L’auteur ajoute ensuite :

« Mais nous nous empressons de reconnaître que cette année aucune de ces cabanes fréquentées par le menu fretin de la mer de la corruption n’a encore été érigée sur la glace pure et limpide [de la] Saint-Charles, et les citoyens de Saint-Roch sont bien résolus à n’en pas laisser construire. Les libertins seront forcés de chercher ailleurs l’appât de leur pèche […] ».

En plus de nous apprendre l’existence de la pêche aux chnoles[12], l’auteur nous révèle que plus de six cabanes sont déjà érigées sur la glace, que la plus éloignée de l’embouchure, vis-à-vis le quai Flood, est celle de monsieur Joseph Bégin, plongeur de la rue Grant et « qu’il en coûte 25 cents à l’amateur pour obtenir la permission de faire une marée dans ces cabanes[13] ».

La fin dans les années 1920

Finalement, la pêche à la petite morue, avec ses plaisirs, dangers et péchés, est aujourd’hui disparue de la Saint-Charles, et ce, depuis environ 100 ans. Le 3 mars 1921, un billet d’un lecteur du Soleil, signé Croquausel, rapporte la disparition à Québec de la pêche à la petite morue. Deux ans plus tôt, ce même journal faisait mention de la présence sur la Saint-Charles de pêcheurs de ce frétillant poisson représentant une aubaine et un mets recherché par plusieurs familles[14].

Fait à noter, c’est en 1920 que de nouveaux élévateurs et silos à grains font leur apparition au bassin Louise[15]. Sur ce, chers lecteurs et lectrices, je retourne à la cabane de mon ami Gunner, « le plus vieux, le meilleur et le plus connu des pêcheurs de Saint-Roch ».

Bon hiver et bonne pêche !

« Sur la rivière St-Charles. Les amateurs de la pêche à la petite morue s’en donnent à cœur joie, dans ce temps-ci. Aussi les cabanes, installées sur la glace de la rivière St-Charles, se remplissent-elles tous les soirs. Attention cependant, car quelques langues un peu longues, peut-être, prétendent que dans quelques-unes de ces cabanes on vend du whiskey[16]. »

[1] Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759, publié sous la direction de l’abbé H. R. Casgrain, Québec, Louis-Joseph Demers et Frères, 1895, p. 515.

[2] Frances Brooke, Histoire d’Émilie Montague, vol. 2, traduit de l’anglais, Amsterdam, D. J. Changuion, 1770, p. 338.

[3] George Thomas Landmann, Adventures and recollections of Colonel Landmann, late of the corps of Royal Engineers, vol. 1, Londres, Colburn and Co., 1852, p. 268.

[4] George Drought Warburton, Hochelaga; or, England in the New World, part. 1, New York, Wiley & Putnam, 1846, p. 72.

[5] Le Canadien, Québec, 9 janvier 1865, p. 2 ; 11 janvier 1865, p. 1-2 ; 13 janvier 1865, p. 2 ; 6 février 1865, p. 3.

[6] Expression de l’époque pour désigner des gens qui n’inspirent pas confiance.

[7] The New Dominion Monthly for 1875, « Fishing the Tommy-Cod », vol.  1 (janvier à juin, inclusivement), Montréal, John Dougall and Son, 1875, p. 1-3.

[8] Ce terme est utilisé pour désigner la section de la rivière Saint-Charles à l’ouest de son embouchure, de l’actuel barrage Samson.

[9] Le Journal de Québec, 21 décembre 1878, p. 2 ; 7 janvier 1879, p. 2.

[10] L’Électeur, Québec, 21 décembre 1881, p. 2.

[11] Le Courrier du Canada, Québec, 21 décembre 1881, p. 3.

[12] Mot désignant des testicules, dans le langage populaire.

[13] L’Électeur, 27 décembre 1892, p. 4.

[14] Le Soleil, Québec, 3 janvier 1919, p. 7 ; 3 mars 1921, p. 4.

[15] https://www.portquebec.ca/a-propos-du-port/administration-portuaire/historique

[16] Le Soleil, 25 janvier 1911, p. 8.