Les Patriotes de Québec | 22 mai 2019 | Article par José Doré

Drapeau des patriotes dans les vestiges du Château Saint-Louis (Québec) – 24 juin 2008

Crédit photo: José Doré

Les Patriotes de Québec

Lorsque je vois le drapeau des patriotes lors d’une manifestation, je me demande toujours si la personne qui le porte sait ce qu’il représente. Sait-elle que les trois bandes de couleur font vraisemblablement référence aux principales nations composant le Bas-Canada[1]? Le vert pour les Irlandais, le blanc pour les Canadiens français et le rouge pour les Anglais et les Écossais.

Les Patriotes irlandais de Québec

À Québec, les Patriotes comptent beaucoup d’Irlandais catholiques, dont le plâtrier Michael Quigley, le maître tailleur John Teed et le marchand épicier Michael Connolly. Il y a aussi un athée de descendance irlandaise, le capitaine de bateaux à vapeur John Ryan, propriétaire d’une maison en bois à deux étages au coin des rues Fleurie et Grant [Monseigneur-Gauvreau]. En juin 1837, ces derniers fondent avec leurs confrères francophones un journal réformiste bilingue ayant pour nom le Libéral[2].

Michael Quigley (1794-1861), patriote irlandais catholique, vers 1860
Crédit photo: Tirée de Quebec City, architects, artisans and builders, Ottawa, 1984, p. 486

Les élections sanglantes de la Basse-Ville

Le 27 juin 1837, au moment du déclenchement des élections partielles de la Basse-Ville de Québec[3], le Libéral appuie sans surprise la candidature du patriote radical Michael Connolly. L’opposant de ce dernier est le constructeur de navires John Munn du faubourg Saint-Roch, candidat du Parti bureaucrate.

Les élections, qui se déroulent sur plusieurs jours, jusqu’à épuisement des votes, débutent dans le calme mais font rapidement place à des actes de violence. Le 5 juillet, sentant la défaite approcher, les partisans de Connolly assaillent la forge de Thomas Tweddle de la rue Champlain. Les ouvriers de ce dernier, qui étaient toujours à l’ouvrage, vont devoir « battre le fer pendant qu’il est chaud[4] ». Le lendemain de cet affrontement sanglant, Michael Connolly se retire de la campagne. Heureux de leur victoire, les partisans de Munn organisent la journée même un défilé dans les rues de Saint-Roch avec plus de cent voitures décorées avec des drapeaux, rubans et devises telles que « Munn for ever ! » et « Munn et les Canadiens ! »

Le Libéral, Québec, 21 juin 1837, p. 1
Crédit photo: Bibliothèque et Archives Canada

Les frères Gabourie

Deux jours après la clôture des élections, Louis Gabourie, fabricant de poulies de la rue des Prairies, rapporte dans le Libéral qu’il vient d’être congédié de son emploi aux chantiers de John Munn pour avoir voté pour Michael Connolly[5]. Quelques jours plus tard, le licencié tient à préciser dans le même journal qu’il a été déchu de son emploi par nul autre que son frère Olivier Gabourie, qui est l’un des contremaîtres de Munn et qui a voté pour ce dernier lors de la dernière élection[6].

Le 10 juillet 1837, le journal Le Canadien publie une autre version de l’histoire, celle d’Olivier Gabourie. Selon celui-ci, son frère n’a jamais été congédié. Il a volontairement quitté son emploi après qu’on lui ait offert un ouvrage qui ne lui plaisait pas. À propos des élections, le chef des poulieurs tient à ajouter que « M. Munn a laissé à son monde la plus entière liberté de voter comme ils leur plaisaient[7] ».

Le Libéral, Québec, 8 juillet 1837, p. 2
Crédit photo: BAnQ numérique

La tension monte!

Le 17 septembre 1837, les partisans du Parti patriote sont invités à s’assembler sur le parvis de l’Église Saint-Roch afin de nommer un comité permanent pour la ville et le district de Québec qui aura pour mandat de « veiller plus particulièrement aux intérêts de la cause canadienne[8] ». Le 2 novembre suivant, les membres de ce nouveau comité dévoilent au grand jour leur intention de former une association paramilitaire de jeunes réformistes à l’instar des Fils de la Liberté de Montréal « afin de se protéger contre les agressions de [leurs] ennemis ». Dès le lendemain, cette résolution incitant clairement au soulèvement contre les autorités coloniales anglaises est publiée dans le Libéral[9]. Quelques jours plus tard, les directeurs de ce journal se retrouvent en prison, accusés de sédition[10].

Le Libéral, Québec, 7 novembre 1837, p. 4
Crédit photo: Bibliothèque et Archives Canada

La cache de Saint-Roch

Un an plus tard, presque jour pour jour, la police découvre près de l’église Saint-Roch des barils de poudre et des munitions cachés sous terre[11]. Deux jeunes hommes sont arrêtés en lien avec cette affaire, Jean-Baptiste Guilmet et François Soucy de Saint-Michel et Saint-Vallier de Bellechasse[12]. Après un court séjour en prison, ils sont relâchés. Ils étaient apparemment venus à Québec pour y trouver de l’emploi[13]. Craignant un soulèvement armé, la police procède par la suite à la saisie d’armes dans toutes les maisons de Québec où il s’en trouve exposées en vente[14].

Le Canadien, Québec, 16 novembre 1838, p. 2
Crédit photo: BAnQ numérique

Et si les Patriotes avaient remporté la victoire?

À Québec, nous n’avons pas eu d’affrontements armés comme ceux de Saint-Denis-sur-le-Richelieu et de Saint-Eustache. La présence militaire, les canons chargés, les baïonnettes affûtées, les arrestations politiques et les saisies d’armes en ont sûrement découragé plusieurs. En terminant, j’aimerais poser une dernière question à la personne qui porte le drapeau des Patriotes devant l’Assemblée nationale. Sachant que ces réformistes ou libéraux n’étaient pas que des francophones, s’ils avaient remporté la victoire en 1837-1838, le français serait-il aujourd’hui la seule langue officielle du Québec?

« Ce jour férié [Journée nationale des Patriotes] soulignera la lutte des patriotes de 1837-1838 pour la reconnaissance nationale de notre peuple, pour sa liberté politique et pour l’obtention d’un système de gouvernement démocratique. —Bernard Landry, premier ministre du Québec (20 novembre 2002) »

[1] La Presse, Montréal, 26 juin 1893, p. 2.

[2] BAnQ, Québec, CN301,S18, n° 2816½, 5 juin 1837.

[3] Les quartiers Champlain et Saint-Roch font partie de la Basse-Ville.

[4] Le Canadien, Québec, 7 juillet 1837, p. 2.

[5] Le Libéral, Québec, 8 juillet 1837, p. 2.

[6] Le Libéral, 12 juillet 1837, p. 2.

[7] Le Canadien, 10 juillet 1837, p. 2.

[8] Le Libéral, 19 septembre 1837, p. 3.

[9] Le Libéral, 3 novembre 1837, p. 4.

[10] Le Canadien, 20 novembre 1837, p. 2.

[11] The Quebec Mercury, 15 novembre 1838, p. 2.

[12] The Quebec Mercury, 17 novembre 1838, p. 3.

[13] Le Canadien, 21 novembre 1838, p. 3.

[14] Le Canadien, 23 novembre 1838, p. 2.