Le chant des sirènes de la Saint-Charles | 15 août 2019 | Article par José Doré

La rivière Saint-Charles et le pont Dorchester le 10 août 2019.

Crédit photo: José Doré

Le chant des sirènes de la Saint-Charles

Tout comme le chant des sirènes, la rivière Saint-Charles possède un pouvoir d’attraction. Lors de grandes chaleurs, elle sait attirer le regard des piétons sur le pont Dorchester par une douce brise venue de l’ouest. Avant de céder à son charme, de vous jeter dans ses bras, apprenez donc à nager!

Les noyades accidentelles

Entre 1765 et 1930, plus de 300 personnes ont été retrouvées mortes dans la rivière Saint-Charles. Composé essentiellement d’hommes, ce groupe de malheureux comprend également quelques femmes et enfants. Selon le verdict des coroners, la noyade accidentelle serait la cause principale des décès. Parmi les corps repêchés, plusieurs individus se sont noyés après être tombés d’une goélette, d’un canot, d’un train de bois (timber raft), d’un quai ou d’un échafaud. D’autres, moins nombreux, ont rendu l’âme après s’être aventurés sur la glace, dont deux résidents de Saint-Roch, Pierre Grenier, en 1824, et le jeune Jean-Baptiste Gouge, en 1835[1].

Pour qui casse la glace sonne le glas!

Le 7 avril 1824, le tonnelier Pierre Grenier de la rue Grant (Monseigneur-Gauvreau), 41 ans, en route vers Beauport pour les funérailles de sa sœur décédée le matin même, meurt noyé dans la rivière Saint-Charles après que sa carriole (sleigh) eut sombré dans un trou. En raison d’une importante quantité d’eau sur la glace, le trou n’a été perçu ni par le cheval ni par le conducteur[2]. Deux jours plus tard, le défunt rejoint finalement sa sœur Marie-Anne Grenier lors de leur inhumation.

Un autre drame se joue sur la glace, impliquant cette fois-ci un enfant, le 28 novembre 1835. Jean-Baptiste Gouge, âgé de 15 ans – fils de François Gouge, cordonnier de la rue Saint-Joseph, et de Marguerite McKee – voulant profiter d’un hiver précoce, s’empresse d’aller patiner près de l’Hôpital de la Marine, dans le secteur de la Pointe-aux-Lièvres. La glace fraîchement formée se brise soudainement sous son poids. Après être resté sous l’eau pendant quatre à cinq minutes, il est transporté non pas à l’Hôpital de la Marine, à proximité, mais chez un nommé Rickaby où on fait appel, une heure plus tard, à un médecin. À son arrivée, celui-ci ne peut que constater le décès.

Les circonstances et le moment de ces décès font partie des exceptions puisque la grande majorité des noyades accidentelles et des suicides sont survenus durant la saison estivale.

Fatalité de l’été

La rivière Saint-Charles près de la rivière Lairet (14 septembre 2018)
Crédit photo: José Doré

Le 23 juin 1818, lors de températures excessivement chaudes, le jeune William Henri Woolsey, 16 ans, se noie, en l’absence de ses parents, dans la rivière Saint-Charles[3]. Quarante-deux ans plus tard, trois jeunes garçons d’une même famille – celle d’Alexander Waddel, médecin-vétérinaire de la rue Richelieu, et de Margaret Burray – sont repêchés dans la rivière Saint-Charles. Le 14 juillet 1860, Alexander-Thompson, 15 ans, John Wallace, 13 ans, et Henri-John-Bell, 8 ans, étaient allés se baigner dans la rivière Lairet, près du chantier naval de George Holmes Parke, où l’actuel Lieu historique national Cartier-Brébeuf[4]. Parmi les victimes, seul l’aîné savait nager. Celui-ci fut probablement entraîné par ses frères au fond de l’eau.

« Il y a près du chantier de navires de M. Parke, un petit ruisseau dont le fond est un lit de boue, et qui se jette dans la rivière Saint-Charles, c’est là que samedi se rendirent quatre fils de M. Waddel […] Ils y étaient depuis quelques instants, lorsque le plus jeune des Waddel, âgé de 8 ans environ, quitta le bord où étaient ses frères et ses compagnons et se lança en eau profonde, mais il y était à peine qu’il jeta un grand cri. L’aîné de ses frères se précipita alors à son secours, mais arrivé près de lui, ils disparurent ensemble. Un troisième, âgé de 13 ans environ, se jeta hardiment à l’eau pour essayer de sauver ces deux malheureux frères, mais il eut le même sort que les deux premiers et l’eau un instant troublée repris son immobilité ordinaire après avoir englouti trois malheureuses victimes[5]. »

Un bain par semaine, ça fait du bien!

Vue aérienne du parc Victoria (1948)
Crédit photo: Ville de Québec et Centre GéoStat

En 1911, afin de réduire le risque de noyade, la Ville de Québec fait construire au parc Victoria un immense bain public (une piscine) de 100 pieds de longueur par 30 de largeur. À propos de celui-ci, le journal La Vigie rapporte qu’il attire de nombreux baigneurs, hommes et enfants, lesquels peuvent nager gratuitement dans trois à six pieds d’eau sous la surveillance de Monsieur Napoléon Villeneuve, fidèle gardien souriant et courtois[6]. Dix ans plus tard, Le Soleil informe ses lecteurs que « plus de 12 000 personnes sont allées se baigner au bain du parc Victoria, sur les bords de la rivière Saint-Charles, depuis qu’il est établi » et que « l’échevin Delagrave a réclamé l’installation de douches, ce qui serait de nature à donner une eau plus claire, plus pure[7] ».

En juin 1923, puisque de jeunes garçons imprudents continuent toujours à se baigner dans la rivière Saint-Charles « dans les endroits dangereux par la profondeur et par toutes sortes de débris qu’il y a à certains autres endroits », on rappelle aux parents, par le biais du journal Le Soleil, dans la section « Notes sociales » du quartier Saint-Roch, qu’ils ont « le devoir d’exercer une étroite surveillance, de conseiller à leurs enfants d’aller au bain public du parc Victoria où il y a un gardien compétent. De toutes nécessités, il faut éviter les noyades qui sont toujours trop nombreuses pendant les vacances[8] ».

« Mais où sont les femmes? Avec leurs gestes pleins de charmes »

La piscine du parc Victoria (1947)
Crédit photo: Archives Ville de Québec, P014-04-N018621

L’année suivante, toujours dans Le Soleil, après avoir proposé l’agrandissement du bain public du parc Victoria, le seul de la Basse-Ville, où les enfants en profitent « sous la surveillance d’un gardien pour s’y baigner ou pour apprendre à nager », un auteur anonyme demande ensuite à ce que des jours soient enfin réservés aux femmes et aux filles, ce qui, selon lui, a été maintes fois réclamé[9].

Eh « bain » !

[1] BAnQ, Collection numérique, Bases de données, Enquêtes des coroners des districts judiciaires de Québec, 1765-1930.

[2] The Quebec Mercury, 10 avril 1824, p. 4 ; BAnQ, Collection numérique, Registre de l’église Notre-Dame-de-Miséricorde, Beauport, 9 avril 1824, folio 9v et 10.

[3] BAnQ, Collection numérique, Registre de l’Église Notre-Dame, Québec, 27 juin 1818, folio 86 ; Le Canadien, Québec, 27 juin 1818, p. 4.

[4] The Quebec Mercury, 19 juillet 1860, p. 2.

[5] L’Ordre, Montréal, 23 juillet 1860, p. 2

[6] La Vigie, Québec, 23 juin 1911, p. 5.

[7] Le Soleil, Québec, 9 mars 1921, p. 14.

[8] Ibid., 30 juin 1923, p. 20

[9] Ibid., 14 juillet 1924, p. 10.