Bang bang, tu es fort | 19 janvier 2019 | Article par Catherine Breton

Manuel Roque dans bang bang

Crédit photo: Marilène Bastien

Bang bang, tu es fort

Depuis 2017, Manuel Roque présente son spectacle bang bang un peu partout dans le monde. Il s’est arrêté à Québec, du 16 au 18 janvier, pour nous offrir cette création, qui lui a valu le Prix du Conseil des arts et des lettres du Québec pour la meilleure œuvre chorégraphique de la saison 2016-2017 ainsi que le Prix de la danse de Montréal, catégorie INTERPRÈTE 2017.

Mon plaisir était double puisque j’allais à cette présentation de La Rotonde accompagnée d’une jeune citoyenne de Québec qui assistait à un spectacle de danse pour la première fois de sa vie. Et, au risque de me répéter, j’adore être témoin de premières fois. Surtout lorsqu’elles s’accompagnent d’émerveillement.

Même si la prémisse annonçait une proposition aride, Zoé a vécu une expérience prenante et agréable. L’immersion s’est faite en douceur et elle en est ressortie avec l’impression qu’on venait de parler à une autre partie de son cerveau. Un avis généralisé, à fortiori dans un spectacle qui ne comporte pas de trame narrative, comme c’est le cas ici.

L’ambition d’être une machine

Ce qui a d’abord frappé Zoé, c’est cette référence à la mécanique. Ses premiers mots ont évoqué l’idée de machine. Moi, c’est la notion de performance qui me sautait aux yeux. En lisant sur la démarche de Manuel Roque, nous étions pile poil dans le sujet.

Pour atteindre l’excellence, il faut pousser la machine, donner notre 110 %. C’est dans l’air du temps pour à peu près tous les domaines de la vie. La grande quête d’un sommet X, que ce soit le summum de la vitesse, de la hauteur, de la grandeur. Il y a un zénith quelque part à atteindre.

Justement, les prémisses de la proposition de Manuel Roque prennent racine dans cette pression sociale de performer. Pour être hot dans le regard de l’autre. Cette pression peut aussi être personnelle, puisque cet irrésistible attrait que les humains ressentent pour le dépassement de soi existe même en dehors du cadre social. Ne serait-ce que pour donner du sens à la vie.

Avec son ballet mécanique, Manuel Roque vise le dépassement de tout : du temps, de la gravité, de la condition humaine.

La chorégraphie, minimaliste dans l’éventail des mouvements, capitalise sur la rythmique des sons, des pas, des sauts, des respirations haletantes et des râles sonores. Bien qu’imparfaits, on sent que les rouages sont huilés, ajustés, répétés et demandent une constance en effort et en durée.

On pourrait avoir l’impression d’assister à une critique sociale plus cérébrale que sensible. Le corps danse, jusqu’à épuisement, presque machinalement, sans se soucier de ce qui l’entoure. À l’image de ce sentiment d’urgence qui est omniprésent dans nos sociétés modernes. Tellement qu’on n’y fait plus attention.

Manuel Roque pousse sa machine dans des zones qui nous rappellent que cette hystérie de la performance nous rend malheureux, inconscient, étourdi, inapte à voir ce qui se passe autour, ou ce qu’on devient.

Il est tellement occupé à bouger que lorsqu’il reprend contact avec sa fragilité, sa vulnérabilité, l’image nous apparait tout d’abord comme de l’immobilisme. Alors que c’est à ce moment précis que tous les mouvements précédents prennent force et sens.

Des détails éloquents

La symbolique du t-shirt que porte Manuel Roque sur scène en dit long.

Au début de la performance, il entre sur une scène dénudée, pleinement et platement éclairée et il s’installe pour faire quelques flexions sur la même cadence initiatique de la trame audio qui « bang bang » depuis un moment déjà.

Sur le t-shirt blanc qu’il porte, un dessin noir banal.

Mais plus le danseur saute, bouge et transpire, plus le dessin noir se décompose en lavis aux couleurs pastel. À l’image de cette machine, de cette mécanique, qui s’humanise peu à peu.

Nos quêtes de dépassement nous transforment et, bien que vertigineux et parfois suicidaire, c’est beau.

Zoé me faisait remarquer que Manuel Roque avait l’air d’un oisillon fraichement sorti de sa coquille à la fin de sa performance.