« Une bête sur la lune » : mémoires et espoirs humains | 6 mars 2018 | Article par Valériane Cossette

Seta (Ariane Bellavance-Fafard) et Aram (Mustapha Aramis) Tomasian.

Crédit photo: Nicola-Frank Vachon. Gracieuseté du Théâtre de la Bordée.

« Une bête sur la lune » : mémoires et espoirs humains

Chacun de nous transporte avec lui la mémoire de ses ancêtres. Cachée quelque part au fond de ses tripes, de ses traditions, de ses peurs, de sa vision de la vie. La pièce Une bête sur la lune présentée au Théâtre de La Bordée parle de cela, et de tellement plus. L’identité, le génocide, le déracinement, l’immigration, le choc des cultures et des personnalités, l’infertilité. Tous abordés, ces sujets finissent par nous ramener à la base même du nous. À notre humanité.

Génocide, deuil et déracinement

Seta (Ariane Bellavance-Fafard) et Aram (Mustapha Aramis) Tomasian.
Crédit photo: Nicola-Frank Vachon. Gracieuseté du Théâtre de la Bordée.

1921. Milwaukee. Wisconsin (!) Aram Tomasian accueille sa « fiancée-photo », Seta, devenue sa femme. Il l’a choisie parmi une cinquantaine de photos de jeunes Arméniennes. Aram est aussi Arménien.

Chacun des deux protagonistes a survécu au génocide de son peuple par les Turcs. À eux deux, ils accumulent des visions d’horreur, des parcours de survie, les souvenirs de voir mourir les leurs. Leur famille. La souffrance d’un peuple persécuté pour sa foi chrétienne, personnifiée en deux jeunes êtres maintenant déracinés.

Déracinés, car tous deux recommencent une vie où ils sont orphelins, marqués par la violence et loin de là où ils ont vu le jour et grandi. Ils ont perdu leurs repères, leur famille. Leur identité.

Mariage, personnalités et chocs

Seta est reconnaissante. Elle n’arrive pas à croire que quelqu’un l’a choisie, elle, pour la marier et la sortir de son orphelinat. De sa Turquie qui a tué sa famille.

Elle n’a que 15 ans.

Seta (Ariane Bellavance-Fafard) et Aram (Mustapha Aramis) Tomasian.
Crédit photo: Nicola-Frank Vachon. Gracieuseté du Théâtre de la Bordée.

C’est notre premier choc, dans le public du 21e siècle. De la voir mariée et confrontée à ses « devoirs » de femme à ce si jeune âge. D’entendre le traditionaliste et très chrétien Aram lui lire la Bible pour lui rappeler que la femme obéit, rend son mari heureux, procrée…

Ça donne des frissons.

Et ça ajoute du réalisme, du vrai. Ça intensifie l’expérience du personnage de Seta et plus tard, ça aidera à comprendre la profondeur de celui d’Aram.

Dès le départ, les deux personnalités des époux entrent conflit. La rigidité de l’un vient allumer la passion, le désir de liberté de l’autre. Nous le sentons, ce sera un mariage difficile, plein d’embûches. Mais qu’est-ce qu’un mariage difficile face au génocide de sa famille et à la solitude totale de l’orphelin déraciné, abandonné par son pays?

Ce couple, c’est l’espoir. Celui de reformer une famille, de rebâtir une vie, de retrouver un pays qui ne nous trahira pas. L’envie de replanter ses racines.

La vie et ses épreuves

Aram Tomasian (Mustapha Aramis).
Crédit photo: Nicola-Frank Vachon. Gracieuseté du Théâtre de la Bordée.

Je ne veux pas tout vous dévoiler – et vous gâcher la pièce. Mais Seta et Aram ont beau recommencer leur vie, tout ne devient pas rose.

L’infertilité menace le plan d’Aram de reproduire sa famille. Le désir de Seta de vivre et de laisser tout derrière veut exploser face à la sévérité de son mari et à son attachement au passé. Et viendra une rencontre… qui bouleversera tout.

Attention, je ne veux pas dire que la pièce est toute noire. Elle nous place juste face à une réalité loin de la nôtre, nous,  Occidentaux de classe moyenne nés ici à une époque différente. Elle nous montre ce que même des réfugiés d’aujourd’hui vivent, ressentent. Elle nous montre les horreurs de l’humanité, mais aussi ses beautés, ses forces.

Laisser la place aux bouleversements

Jack Robitaille
Crédit photo: Nicola-Frank Vachon. Gracieuseté du Théâtre de la Bordée.

Pour mettre de l’avant les thématiques du texte de l’auteur Richard Kalinoski, la metteuse en scène Amélie Bergeron a choisi la simplicité. Le décor est l’intérieur du logis du jeune couple, sa salle à manger. Rien de compliqué ne vient créer d’écran entre le public et l’histoire de ce couple d’Arméniens.

C’est ce jeu qui vient toucher. Prendre au coeur.

Le personnage de Seta, tout en sensibilité et en découverte, est fort bien interprété par Ariane Bellavance-Fafard. Celui d’Aram est ancré dans le passé, l’amertume, et devient si vrai, touchant, choquant, par moments, grâce au jeu de Mustapha Aramis.

Et n’oublions pas la narration de Jack Robitaille ni le rôle du jeune orphelin joué par Valérie Daoust, qui a su faire rire et émouvoir la salle.

Bref, c’est une pièce à voir. À écouter. À intérioriser. Vous avez jusqu’au 24 mars pour le faire, au Théâtre de La Bordée.

Voir l’horaire des représentations de Une bête sur la lune.