Pierre Frappier, la force fragile d’un militant | 16 août 2018 | Article par Geneviève Morin

Crédit photo: Geneviève Morin

Pierre Frappier, la force fragile d’un militant

Derrière les airs tranquilles de Pierre Frappier, résident de Saint-Roch, se cache un citoyen engagé. Découvrez le parcours d’un « expert en vécu » qui a dédié sa vie à l’empouvoirement des toxicomanes.

Du « Faubourg à m’lasse » à la fonction publique

Pierre Frappier est né en 1956 dans le « Faubourg à m’lasse », un quartier populaire de Montréal (rasé pour constructions en 1963). Il raconte avec humour y avoir été élevé « au son d’Elvis, moi dans une main et la p’tite Molson dans l’autre! ». Sa famille a rapidement déménagé dans l’est de la ville, à Tétreaultville. Des racines populaires qu’il n’a jamais reniées, malgré la réussite professionnelle qu’il a connue une fois adulte.

Informatique et rock’n’roll

Dans les années 1970, Pierre souhaitait faire son cégep en informatique. Le père de sa blonde, un informaticien, l’en avait cependant dissuadé, disant qu’il n’y avait « pas d’avenir là-dedans » (!). Pierre a donc bifurqué vers un DEC en administration, ce qui lui a permis de trouver du travail dans la fonction publique fédérale.

Un milieu où il s’est buté à un certain conservatisme : « En 1988, à mon bureau, on faisait encore les comptes rendus de budgets « à la mitaine ». J’ai proposé à mon patron de monter un programme pour faire nos calculs à l’ordinateur. Il a refusé, prétextant que c’était une perte de temps; je lui ai donné ma démission. Ça faisait 13 ans que je travaillais là! »

Cette démission et la fin de son mariage ont permis à Pierre de partir en Outaouais faire son DEC en informatique. Au café étudiant, il a alors rencontré une bande de jeunes musiciens avec qui il formera le groupe Automne. « On a fait Cégeps en spectacle, Cégeps rock, etc. »

Quand les deuils « passent pu dans’ porte »

Derrière les joies de cette vie d’étudiant-musicien se cachaient cependant des émotions plus sombres. Pierre était ébranlé par son divorce, et particulièrement affecté par le décès de sa sœur, dont il était très proche. Les stupéfiants lui ont servi d’exutoire, une habitude qu’il a conservée pendant des années. « J’ai consommé pendant 30 ans, soit la moitié de ma vie. »

Contrairement au cliché populaire du toxicomane vaurien, Pierre a également travaillé toute son existence. Il m’explique que beaucoup d’usagers de drogues travaillent le jour et « se piquent » rendus à la maison. « Le milieu de la consommation, des fois, c’est pas c’que le monde pense! » Pierre précise qu’il est cependant dangereux de consommer seul à la maison, en raison du risque d’overdose.

Rétablissement et militance

En 2004, Pierre a déménagé à Québec. Après plusieurs thérapies sans effets immédiats (« la vraie thérapie commence quand tu retournes dans ton milieu, pas pendant la cure »), quel déclic lui a permis de se tourner vers l’abstinence? « La peur de perdre mon logement! Une fois, mon propriétaire est arrivé, et il m’a dit : « Je reviens à une heure. Si à une heure, y’a encore du monde ici, je les sors, je sors tes affaires, pis je te sors toi avec! » »

Son implication dans le milieu communautaire et comme expert de vécu auprès des chercheurs et chercheuses en santé publique a aussi été un facteur de rétablissement. « J’ai découvert le milieu communautaire dès mon séjour en Outaouais, par l’entremise d’un musicien qui était aussi travailleur de rue. »

Une militance qui est passée de gestes simples, comme d’aller se procurer des seringues propres pour ses amis, à une militance plus politique, comme, par exemple, son implication au sein de l’Association pour la défense des droits et l’inclusion des personnes qui consomment des drogues du Québec (ADDICQ) et dans le comité d’implantation d’un service d’injection supervisé (SIS) pour Point de repères.

Douze ans de combat en faveur du SIS

L’ouverture d’un SIS au centre-ville est une cause que Pierre a particulièrement à cœur : il s’y implique depuis 2011. Contrairement au préjugé, avoir un SIS est à l’avantage des commerçants, car les usagers de drogues, en ayant un lieu à eux, « vont cesser d’aller se piquer dans les toilettes des commerces », m’explique-t-il.

Pierre a épluché les études menées sur le terrain au Canada et dans le monde; elles démontrent de façon unanime les retombées positives des SIS : « Lorsqu’un SIS est implanté dans un quartier, il n’y a aucune augmentation de la criminalité, aucune augmentation du trafic de drogues, aucune baisse de revenus chez les commerçants : le seul effet des SIS est de sauver des vies humaines (en prévenant les morts par overdose). C’est là pour aider les gens. Tout le monde y trouve son bénéfice. »

Combattre le cancer, un projet à la fois

En janvier 2018, Pierre a appris qu’il souffrait d’un cancer du poumon. « Je n’ai pas l’impression d’être malade : les poumons n’ont pas de récepteurs de douleur! Mais ça me fait voir la vie autrement : je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre. Ce qui me motive, c’est d’avoir des projets. Je veux faire des rénovations chez moi et, surtout, j’aimerais enregistrer mes compositions de musique. »

Ne lui dites pas que j’ai écrit ceci (Pierre n’est pas du genre à demander), mais je l’écris quand même : avis aux lecteurs de bonne volonté qui possèdent un studio d’enregistrement et souhaitent « redonner au suivant », je crois que vous pourriez trouver preneur.