« Only the Longley » : un peu d’histoire sous les bretelles d’autoroute | 17 juin 2018 | Article par José Doré

BAC, Plan of the town and citadel of Quebec with an actual survey of the Plains of Abraham, 1785, Mikan n° 4153533.

« Only the Longley » : un peu d’histoire sous les bretelles d’autoroute

Dans le Programme particulier d’urbanisme (PPU) du secteur sud du centre-ville de Saint-Roch, la Ville de Québec propose d’aménager sous les bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency un « espace public polyvalent et appropriable » qui pourrait, entre autres, « permettre la tenue de spectacles et de manifestations artistiques diverses » et « former un point de rencontre pour les [résidents] du secteur ». Si cela se réalise – je l’espère fortement! – je propose que cet espace soit nommé en l’honneur de Stephen Lane et de son épouse Elizabeth Longley.

Non, je le précise tout de suite : celle-ci n’a rien à voir avec le succès international de Roy Orbinson « Only the Lonely ». Mais, sans en avoir de preuve, il se peut fort bien que Stephen Lane ait dit en 1790 à sa tendre épouse, dans leur maison de la rue de Saint-Vallier Est, « Betsy, you are my only the Longley ».

De producteur laitier à aubergiste

Le 10 juin 1784, année probable de leur arrivée au pays, les Lane-Longley, originaires d’Epping en Angleterre, annoncent dans la Quebec Gazette qu’ils ont établi une laiterie à Sans-Bruit (propriété d’Henry Caldwell située près de l’avenue Myrand). Ils pourront bientôt livrer trois fois par semaine du beurre frais au domicile de ceux qui voudront bien les encourager [1].

Quatre ans plus tard, Stephen Lane décide d’exercer un nouveau métier, celui d’aubergiste, mais seulement au cours de la saison froide. Le 24 novembre 1788, dans le tout premier numéro du Quebec Herald, il apprend à ses concitoyens qu’il a quitté la maison du capitaine Schank (sur le chemin Sainte-Foy près de l’avenue de l’Alverne) pour la durée de l’hiver, pour tenir une auberge, dans la maison de campagne de monsieur Alexandre Menut, située près de l’Hôpital général. Afin d’attirer des clients dans son établissement, qu’il a ouvert pour les assemblées, clubs de cartes et autres divertissements publics en général, Lane précise dans son annonce que seul de l’alcool de première qualité y sera servi [2].

En 1790, ayant choisi d’exercer à longueur d’année le métier d’aubergiste, Stephen Lane quitte définitivement la ferme du capitaine Schank, ainsi que la maison de campagne de Menut, où il a passé deux hivers [3], pour établir son commerce dans une maison du faubourg Saint-Roch, au 66 rue Saint-Vallier [4].

Boulingrin sous les bretelles d’autoroute

Connue alors sous le nom de Spring Gardens, et, de nos jours, sous celui de Maison blanche, cette propriété du marchand William Grant, dont l’adresse actuelle est le 870 rue de Saint-Vallier Est, possède, au moment de sa location, des étables, un potager, un jardin de fleurs et un champ d’environ deux acres [5].

The Quebec Herald, n° 49, vol. 1, 19 au 26 octobre 1789, p. 409.

L’année suivante, pour se démarquer de ses compétiteurs, ou pour l’amour du sport, l’aubergiste de Saint-Roch aménage, avec l’aide assurément de sa femme, un terrain de Bowling Green dans le champ dont il peut disposer [6]. Ce jeu de boules sur gazon, que l’on nomme en français boulingrin et qui se joue sur un terrain carré d’environ 40 mètres de longueur, devait se trouver sous les bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency, près de la rue des Prairies. Qui sait, des fouilles archéologiques à cet endroit permettraient peut-être de retrouver enfin un cochonnet que des joueurs auraient cherché en vain le samedi 9 juillet 1791…

En 1792, l’absence de mentions de ce terrain dans les journaux nous porte à croire que Lane n’aurait pas renouvelé l’expérience. Celui-ci aurait donc eu plus de temps à consacrer à son auberge, laquelle reçut, à la fin de l’année, un invité de marque, le Grand Maître des loges maçonniques du Bas-Canada, son Altesse Royale le prince Édouard. Le 27 décembre 1792, dans le cadre de la fête de Saint Jean l’Évangéliste, le quatrième fils de George III, et futur père de la reine Victoria, invite les francs-maçons de Québec à venir le rencontrer chez Lane autour d’un repas ou en soirée [7].

Le rideau tombe

The Quebec Gazette, 7 avril 1794, p. 3.

Au printemps 1794, Lane, qui occupe toujours le 66 rue Saint-Vallier, propriété d’un franc-maçon de Québec [8], a l’idée, cette fois-ci, de présenter des pièces de théâtre. Le 29 mars et le 7 avril suivant, la population de Québec est invitée à assister, au Lane’s Spring Gardens, St-Rock’s, à la comédie The Once Distress’d, but now the Happy Family [9]. Peu de temps après ces représentations, le couple Lane-Longley et leurs garçons, George, William, Stephen et James, quittent Saint-Roch pour une maison de la rue Saint-Pierre [10]. Ils n’y demeurent qu’une seule année, avant d’aller s’établir à Montréal [11].

Suivant le décès de son mari [12], survenu avant 1810, et de son fils Stephen [13], soldat du corps des voltigeurs canadiens, décédé le 7 avril 1814, Elizabeth Longley réside au bourg de Terrebonne [14], puis à Montréal, probablement chez son fils James, au 29 rue Saint-Paul [15], où celui-ci possède une imprimerie, puis de nouveau à Québec [16]. Il semble qu’elle et son fils William soient revenus vivre dans la capitale après que James ait vendu en 1829 son imprimerie à Ludger Duvernay [17], propriétaire de La Minerve.

En 1843, deux ans après le décès de sa mère [18], ayant rendu l’âme à l’âge de 85 ans, William Lane, imprimeur, obtient le poste de surintendant de la Quebec Exchange (bourse) [19]. Quatre ans plus tard, son frère James, imprimeur, qui a passé plusieurs années à Glengarry, Ontario, loue une maison de la rue Saint-Joseph, à Saint-Roch [20]. Au début de sa carrière, ce dernier et son associé, Ariel Bowman, avaient proposé, en mai 1816, la publication d’un journal bilingue qui aurait eu pour nom Le Soleil [21].

En espérant que ce billet puisse éclairer, tout comme l’astre ci-haut, la Ville de Québec pour l’aménagement d’un « espace public polyvalent et appropriable » sous les bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency.

Références :

[1] The Quebec Gazette, 10 juin 1784, p. 3.

[2] The Quebec Herald, 24 novembre 1788, p. 5.

[3] The Quebec Herald, 19 au 26 octobre 1789, p. 409.

[4] The Directory for the City and Suburbs of Quebec, Québec, 1790, p. 28.

[5] BAnQ, Québec, CN301,S83, Notaire Pierre-Louis Descheneaux, 14 octobre 1790, n° 2481 ; The Quebec Gazette, 7 avril 1791, p. 4.

[6] The Quebec Herald, 4 juillet 1791, p. 257.

[7] John H. Graham, Outlines of the History of Freemasonry in the Province of Quebec, Montréal, John Lovell & Son, 1892, p. 94.

[8] En 1794, William Grant est « Député Grand Maître » de la société des francs-maçons de la ville de Québec. The Quebec Gazette, 9 janvier 1794, p. 3.

[9] The Quebec Gazette, 20 mars 1794, p. 4 ; 7 avril 1794, p. 3.

[10] BAnQ, Québec, CN301,S230, Notaire Joseph-Bernard Planté, 5 mai 1794, n° 641.

[11] BAnQ, Vieux-Montréal, CN601,S74, Notaire Louis Chaboillez, 2 septembre 1799, n° 3657.

[12] BAnQ, Vieux-Montréal, CN601,S269, Notaire Peter Lukin, 9 février 1810, n° 4432.

[13] Christ Church Anglican, Montréal, 1814, folio 10v.

[14] BAnQ, Vieux-Montréal, CN606,S27, Notaire François-Hyacinthe Séguin, 31 août 1813.

[15] BAnQ, Vieux-Montréal, CN601,S334, Notaire Charles Prévost, 21 février 1818.

[16] BAC, MG31 C1, Recensement du Bas-Canada de 1831, Dame Stephen Lane, vol. 10, p. 532, C-721, item 77202.

[17] BAnQ, Vieux-Montréal, CN601,S295, Notaire Jean-Marie Mondelet, fils, 27 août 1829, n° 5029.

[18] The Quebec Mercury, 8 mai 1841, p. 3.

[19] Le Courrier du Canada, Québec, 16 décembre 1870, p. 3.

[20] BAnQ, Québec, CN301,S232, Notaire Louis Prévost, 5 juin 1847, n° 2349.

[21] Le Spectateur Canadien, Montréal, 20 mai 1816, p. 4.