Courir sa vie | 18 octobre 2018 | Article par Catherine Breton

Fabien Piché dans Running Piece.

Crédit photo: Dominique T. Skoltz

Courir sa vie

C’est la première. Pas juste celle du spectacle duquel il est question ici, Running Piece, présenté par La Rotonde. C’est la première des chroniques « Et toi, tu en penses quoi? ». L’idée derrière cette formule est de recueillir les impressions d’un-e citoyen-ne qui assiste à un spectacle en même temps que moi.

Comme ça, cher lecteur, tu bénéficies d’un deux-pour-un sur les points de vue.

Toujours est-il qu’hier soir, j’ai partagé mon expérience avec Laurence, qui assistait à un spectacle de danse pour la première fois. (Décidément, une première n’attend pas l’autre.) Voici ce qui en a émergé.

« So what ? »

Lorsqu’on a partagé nos impressions sur l’expérience de Running Piece, Laurence m’a confié que les premières minutes lui ont paru longues, assez pour qu’elle se fasse la réflexion suivante : « Ok, un gars qui fait du jogging sur un tapis roulant… So what ? » Et, j’avoue que j’ai également ressenti cette impatience. Mais c’est justement ce tiraillement qui nous a toutes deux amenées ailleurs.

Dans cet ailleurs où l’on se questionne. Cet endroit de notre tête qui automatiquement s’allume lorsqu’on cherche à comprendre. Puis, une fois dépassé cet amoncellement de réflexions toutes plus rationnelles les unes que les autres, notre cerveau s’ouvre aux autres possibilités. Celles qui s’adressent à la partie inconsciente.

Laurence raconte que sans trop s’en apercevoir, elle a commencé à s’attarder aux détails. Même effet chez moi. La tonicité du corps athlétique devient fascinante autant que la souplesse avec laquelle les pieds se déposent sur le tapis ou encore le visage entièrement concentré, vivant entièrement le moment présent, indifférent aux regards.

Inévitablement, quand on a fait le tour des détails devant soi, on revient à soi. On s’identifie. C’est humain. On se voit en train de courir. On se remémore. Notre corps aussi. On réalise alors que ça prend des bons genoux. On se fait des réflexions triviales comme le fait que l’on devrait recommencer à bien s’alimenter si on veut tenir la forme.

Et c’est justement à cause de cette première étape « So what? », qui nous semble anodine au premier abord, qu’on entre dans la bulle proposée par l’équipe de Grand Poney. Un espace temps concentré dans lequel chaque détail propose une texture qui évolue au rythme des pulsations.

Tout le monde court

Laurence à un moment s’est dit : « Tu as pas souvent la chance d’assister à des spectacles de danse. Fais juste t’ouvrir. » Et c’est dans le même état d’esprit qu’on a fait le voyage. Ensemble, mais séparément. On a quand même fait sensiblement le même voyage.

Toujours sur son tapis roulant, Fabien Piché marche dans un gym, puis dans la rue. Il court dans le vent, dans l’eau, dans le sable de plage, le sable mouvant, il enjambe des rochers et court comme un enfant, les talons aux fesses. Il y va à reculons. Il résiste au changement, il marche à contresens, il titube, saute, se reprend et ne s’arrête pas. Ou si peu.

Il mène un combat, avec lui-même et avec ce rouleau de temps qui s’entête à imposer son rythme. Il nous entraine dans un univers très cartésien, qu’il déconstruit ensuite pour voyager avec plus de légèreté. Il gambade littéralement sur le tapis, jouant avec le mouvement. Ce qui était carré et mathématique et technique, se teint d’un dynamisme enjoué.

Et plus il court, plus on s’identifie, on sympathise. Le moment où il lâche prise et s’assied sur le tapis, sans pour autant s’arrêter complètement, achève de construire cette brillante performance qui se termine sur un point d’orgue : le renouveau. C’est reparti. Dans une autre direction. Une autre course. Une autre vie. Les mêmes combats. Les mêmes désirs. Toutes des affaires humaines.

Running Piece est présenté de nouveau ce soir, jeudi 18 octobre, et demain soir, vendredi 19 octobre, à 20 h à la Salle Multi de Méduse.